36

C’est à l’occasion d’un repérage dans un immeuble abandonné que Sai fait la rencontre de Oom. Ce dernier interroge la jeune femme sur son passage à la photo numérique, sur la quantité de photos qu’elle prend,... et l’on devine chez le jeune homme une affection moins gourmande, plus réfléchie pour les images, retranscrites sur pellicule et papier. A l’issue de leur journée de travail, après avoir pris une photo ensemble sur le toit de l’immeuble, une relation semble se dessiner... Quelques années plus tard, Sai a perdu la trace de Oom mais pas seulement : c’est toute l’année 2008 qui lui échappe, puisque conservée en images sur un disque dur désormais inaccessible.

Produit par Aditya Assarat (Wonderful Town), 36 est un projet singulier, découpé en autant de plans fixes, qui évoque plusieurs problématiques contemporaines : la dépendance de notre mémoire à la fixation numérique, qu’elle soit visuelle (photo, vidéo) ou écrite (sms), la volatilité et l’impossible exploitation d’un archivage numérique irréfléchi (des milliers de photos conservées sur disque sans la moindre méthode de classement), l’extinction du souvenir dans sa décontextualisation (des bribes de conversations conservées sur téléphone)... On peut imaginer que les inondations de la fin 2011 en Thaïlande, qui ont déclenché une pénurie et une flambée des prix des disques durs, le pays en étant le premier producteur mondial, ont suscité chez Nawapol Thamrongrattanarit l’envie de dénoncer notre dépendance à ces supports magnétiques ; toujours est-il que si l’informatique occupe une certaine place à l’image dans 36, l’humain, même hors-champ, n’est pas délaissé.

L’enchaînement des plans du film n’est pas dénué de poésie, et le choix des cadrages est souvent pertinent, même si certaines vignettes jouent trop sur le bord-cadre pour être lisibles, ou du moins véritablement agréables à lire. Le procédé de Thamrongrattanarit est utilisé au mieux lorsque ses protagonistes trouvent un temps une place idéale au cœur de l’image, y viennent ou en sortent mais existent, par le son, hors-champ, ou lorsque les photos elles-même, commentées de souvenirs, occupent la totalité de l’écran. Il y a d’autres moments, même si le choix du plan fixe donne à 36 un rythme distinctif, où l’on peut se demander si quelques mouvements de caméra, même légers, n’auraient pas tout aussi bien servi le propos du film.

Toujours est-il que 36 fonctionne sur la durée, qu’il a la bonne idée de conserver très courte (à peine plus d’une heure). Il faut dire aussi que, en écho à la « perte de mémoire » de Sai, il ne montre rien de la relation de Sai et Oom, comme si Thamrongrattanarit lui-même était dans l’incapacité de l’illustrer : la durée et la densité narrative, sacrifiées au nom d’une belle cohérence. Et si 36 peut parfois paraître un peu sombre, évoquant la disparition totale des lieux / des personnes dont on ne souvient plus, dont l’image n’est plus, il reconnaît in fine à la capacité de copie du numérique la possibilité de prolonger le souvenir de cette relation, à laquelle on finit par s’attacher sans l’avoir constatée. Je crois même m’en être forgé une image.

36 a été présenté lors de l’édition 2013 du Festival des 3 Continents (Nantes), en compétition officielle.
Remerciements à l’équipe des 3 Continents.

Thaïlande | 2012 | Un film de Nawapol Thamrongrattanarit | Avec Koramit Vajrasthira, Wanlop Rungkamjad, Nottapon Boonprakob, Siriporn Kongma
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