4:30

Consacré par Time Magazine comme l’un des "20 héros asiatiques" de moins de 40 ans, Royston Tan a fait des débuts fulgurants sur la scène cinématographique indépendante avec son film coup de poing 15, portrait brutal et d’une extrême noirceur, de jeunes délinquants en manque de repères. Le "Kids" singapourien comme le surnomment tapageusement certains médias, laisse place avec 4:30 au minimalisme d’une œuvre, qui n’a d’égal que sa beauté formelle, source d’une réflexion sur la solitude, l’absence et le temps qui passe.

Xiao Wu, jeune garçon abandonné oscille entre la solitude d’un petit appartement et la rigidité des cours du collège qu’il fréquente. Il tente malgré tout d’échapper à ce cycle en tentant d’établir une relation amicale et "sans paroles" avec Jung son co-locataire, un coréen d’une trentaine d’années qui vit seul et travaille la nuit.

Film traitant davantage du rapport à la solitude que d’une amitié improbable, 4:30 au titre énigmatique, renvoyant à l’heure à laquelle Jung s’endort en rentrant chez lui après son labeur quotidien, marque le changement de cap d’un auteur déjà doué d’une surprenante maturité. Délaissant le montage hystérico-hype et clippé de 15, véritable miroir sans fard de la culture ados de Singapour, Royston Tan semble se réinventer totalement, à l’image de cinéastes rares tels que le Coréen Jang Sun-Woo, capable de volte-face des plus surprenants (voir le passage de Lies à Resurrection of the Little Match Girl). Adoptant un parti pris formel basé sur de longs plans fixes, doublés de séquences répétitives agissant comme les couches d’une mémoire enfouie sous les restes de notre enfance, il filme des instants de vie quotidienne d’une rare simplicité, vécus par son jeune protagoniste à la mélancolie détachée. Il fait de gestes à la banalité apparente le vecteur d’émotions retenues, dévoilant la souffrance intérieure de ses personnages.

Tournés entièrement du point de vue du jeune garçon, ces petits moments sont autant l’évocation des sensations éprouvées par chacun de nous au cours d’une enfance confrontée au monde rigide et souvent privé d’affect des adultes, qu’un besoin irrépressible de chaleur et d’amitié fraternelle. Quête d’un père qu’il n’a jamais eu ou d’un ami qui le comprenne ? Le cinéaste nous laisse libre d’imaginer. Mais le monde de l’enfance se heurte à celui, austère et emprunt de souffrance, des adultes. Leur mode de communication diverge, l’enfant étant éminemment tactile. Ce manque affectif, le héros l’exprime de façon naïve et poétique par des gestes spontanés créant parfois des situations cocasses et teintées d’humour. L’approche du cinéaste, si elle est d’une évidente singularité qui tient en partie au statut particulier de Singapour en Asie (une mosaïque de communautés intégrées, doublée d’une rigidité peu commune du système social), n’est pas sans évoquer la nouvelle vague Taiwanaise, d’Edward Yang et son superbe Yi Yi (1999) cousin lointain de Xiao Wu, au contemplatif Tsai Ming-Liang. Mais au fond, il s’agit davantage du reflet d’une thématique universelle que l’on retrouve au cœur des cinémas contemporains d’Asie : la désaffection de la jeunesse et la déstructuration du noyau familial.

Par le choix d’inscrire son récit dans un espace anonyme, sobre et minimal, en accentuant ainsi l’atemporalité du film, il en signifie par là même l’universalité, qui en fait sa force. Le temps qui passe devient alors sujet et pivot narratif de l’histoire, à l’image des aiguilles de l’horloge que Xiao Wu tente de stopper en y apposant du scotch. Cette volonté d’arrêter le temps traduit brillamment le manque et l’absence dont l’enfant souffre et qu’il voudrait combler, masquant à peine l’ombre de son auteur. L’intelligence du cinéaste est d’avoir su figurer des moments d’émotion pure, sans surcharger sa narration de verbiages inutiles. Il nous délivre un cinéma hors du temps et du langage, voué tout entier au langage du corps. Ceux des acteurs certes, mais aussi celui de sa mise en scène solennelle, qui par de simples gros plans sobrement distillés, parvient à libérer une charge émotionnelle peu commune. Les rares dialogues qui comblent la vie du jeune garçon, sont ironiquement tirés d’un film - hommage à 12 Storeys (1997) d’Eric Koo [1] - que l’enfant récite en overdub tout en regardant la télévision (ce vecteur d’émotion du monde moderne). Cette absence de dialogues, réduits ici à leur strict minimum, est aussi une clé essentielle à la profondeur de l’œuvre et à sa touchante poésie visuelle.

Par de simples détails anodins, Royston Tan nous décrit avec acuité les sensations de l’enfance cherchant à se construire une mémoire et un affect. Utilisant un vieux livre dans lequel il colle un bout de tissu ou un poil appartenant à son colocataire, Xiao Wu tente de rendre présent et palpable cet être si proche, mais en même temps si distant. Cet irrépressible besoin de communication touchant au fondement de notre être, et de notre identité, questionnement prédominant de l’urbanité contemporaine. Mais cette impossible communication, traduit aussi le fossé générationnel existant entre parents et enfants qui vivent ensemble sans se connaître, ou encore cette mosaïque de communautés cohabitant sans heurts, mais ne se rencontrant que rarement.

Si le jeune garçon semble bien éloigné des jeunes membres de gangs de 15, dont la fraternité et la loyauté étaient les seuls principes de survie, il apparaît pourtant comme une figure rebelle face à la société rigidifiée évoquée par le système scolaire, qu’il rejette, ou les séances de Gi Qong matinales, qu’il perturbe. Cette âme rebelle traduisant le discours critique de l’auteur sur la société singapourienne. Si 15 était habité par une violence extérieure extrême, 4:30 est le règne de la dureté intérieure figurée par le vide affectif qui hante ses personnages et les pousse irrémédiablement au suicide, thème récurrent dans l’œuvre de Tan.

Film simple et poignant, à l’épure formelle alliée à une poésie naïve, 4:30 fait s’entrechoquer le monde adulte et ses pathologies affectives, et celui de l’enfance délaissée avec une âpreté qui traduit parfaitement la réalité de nos sociétés urbaines à l’aube du 21ème siècle ; où le suicide devient paradoxalement l’une des premières causes de mortalité chez les jeunes. Auteur singulier "de la cité du lion" aux côtés d’Eric Khoo, Royston Tan fait du corps et de la seule présence de ses acteurs le médium essentiel d’un cinéma du ressenti. Un cinéaste qui aura compris très tôt, comme Pasolini l’affirmait, que le cinéma est la "langue écrite de l’action".

Diffusé au cours du 8ème Festival du film asiatique de Deauville.

[1réalisateur phare du nouveau cinéma indépendant de Singapour et producteur exécutif de 4:30, il est l’auteur du récent Be With Me

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