8000 Miles

Le cinéma commercial s’est depuis longtemps fait une spécialité de l’exploitation de courants musicaux ayant pénétré la culture populaire Japonaise. Et presque tous les styles ont trouvé leur prolongement cinématographique, tantôt au travers d’accomplissements de destins individuels ou d’aventures collectives liées à la formation d’un groupe. Du punk-rock avec l’exubérante comédie Rockers (2003) de Takanori Jinnai, au jazz cuivré des grands orchestres lycéens du convenu Swing Girls (2003) de Shinobu Yaguchi, sans oublier le death metal avec le parodique Detroit Metal City (2008) de Toshio Lee, l’univers de la musique sert fréquemment de toile de fond interchangeable aux sempiternelles chroniques adolescentes déversées par l’archipel.

Mais rares sont les cinéastes, à l’image de Nobuhiro Yamashita et son touchant Linda Linda Linda (2005), capables de se départir des clichés véhiculés par l’imaginaire imprégnant un style musical formaté, pour finir par s’accomplir en tant qu’émotion cinématographique pure, libre de toute expectative. C’est probablement ce à quoi le jeune cinéaste Yû Irie a songé en abordant 8000 Miles, parti tourner en toute indépendance, cette intelligente comédie douce-amère, au fin fond de la banlieue nord de Tokyo (Saitama) sur fond de rap nippon. Or s’il est bien un univers idiosyncrasique par excellence, c’est celui de la culture hip-hop, que le Japon, éponge culturelle des modes outre-atlantique, s’est durablement approprié depuis les années 90. Des clichés machistes à la culture des armes à feu, des grosses cylindrées au style “bling bling” en passant par la pimp attitude, la panoplie des stéréotypes ne manque pas de caractère.

Mais dans la petite ville campagnarde de Fukuya, nul magasin de musique pour se procurer le dernier 50 Cent ou une réédition de la légende 2Pac. Ni même une salle de concert pour s’adonner à une “battle” endiablée ou à d’improbables séances de joutes verbales improvisées. Et encore moins de ghettos dangereux propres à stimuler la violence intérieure des paroles d’un gangsta rap à la sauce yakuza. Non, décidément le décor de la provinciale Fukuya, ville natale du cinéaste, ne ressemble en rien à la plongée réaliste d’un 8 Mile (2003) de Curtis Hanson ; et encore moins au western urbain bidon de l’hagiographique Réussir ou mourir (2005) de Jim Sheridan. Et c’est là que réside toute l’originalité d’Irie qui, à l’image de la distance physique séparant le titre de son métrage de celui de son maître étalon, prend le parti d’adopter le contrepoint parfait du film de rap attendu.

Chronique pleine d’humour et attendrissante de jeunes glandeurs, le film se concentre sur les vicissitudes de trois apprentis rappeurs qui forment le groupe Sho-Gung. Ikku, Mighty et Tom n’ont qu’un rêve, se produire en live, première étape vers une utopique conquête états-usienne. Mais peu à peu les contingences de la vie poussent les membres à y renoncer un à un. Seul Ikku, voudra y croire jusqu’au bout. Il est réjouissant autant qu’inquiétant de constater le nombre de jeunes talents ignorés du Japon contemporain. Yû Irie en fait incontestablement partie. Et son éclosion récente avec 8000 Miles, primé au Festival du Film Fantastique de Yubari, tout comme son inclusion dans la sélection Nippon Digital de ce dixième festival Nippon Connection, ne doit rien au hasard. L’auteur démontre une conscience et une étonnante maturité dans sa mise en scène. Il s’amuse à déconstruire et pervertir méthodiquement les truismes des films rap. En premier lieux, il brosse un portrait attachant de jeunes à mille lieux des caïds de cités. Ikku est un jeune Neet indolent [1] que sa jeune sœur houspille ouvertement et qui va jusqu’à se faire tabasser sans sourciller, alors que son copain Mighty se retrouve à cultiver des brocolis dans l’exploitation familiale. De même, le machisme caractéristique se retrouve ici renversé, à travers les rapports qu’entretiennent Ikku et la jeune Chinatsu, ancienne copine de lycée, revenue dans sa ville natale après s’être fourvoyée comme actrice porno. La gêne du jeune homme devenant pathétique à force d’humiliations, intimidé qu’il est face à celle envers qui il ne peut se résoudre à déclarer sa flamme. Irie n’épargne aucun personnage, dévoilant avec sensibilité et sens de la dérision leurs faiblesses.

Mais là ou le cinéaste se révèle auteur, c’est dans l’adoption d’un parti pris esthétique d’une mise en scène cherchant à briser les codes visuels du film rap, pour s’inscrire dans une réflexion plus théorique sur le pouvoir de la mise en scène et son interrogation face au réel. Refusant les gros plans, tout autant que les cuts nerveux d’un montage dynamique auquel le sujet du film se prêtait pourtant volontiers, Irie filme en longs plans-séquences, souvent en caméra fixe, toutes les scènes du film, y compris celles agrémentées de musique et de dialogues rappés feignant habilement l’improvisation spontanée. Il adopte une distanciation volontaire entre ses personnages, qui se débattent pour assouvir leurs modestes rêves d’adolescents attardés, et le spectateur livré à l’étonnement face à cette “théâtralisation” au réalisme trompeur. Car en effet, si les acteurs jouent à merveille, à l’image de la séquence finale entre Ikku et Tom, ou lorsque le groupe se retrouve à jouer devant un parterre d’huiles locales en costard cravates pour un moment cocasse et drôle, l’intelligence du cinéaste est d’avoir su utiliser tous les ressorts possibles de la mise en scène pour feindre l’illusion d’un naturel documentaire. Le réalisme provient ici d’une construction méthodique et parfaitement maîtrisée du film, dans lequel le moindre plan traduit une élaboration minutieuse qui, du cadrage aux déplacement des acteurs, tend par son dispositif à restituer toute sa vérité aux émotions, en laissant leurs développements s’inscrire librement à l’image, sans forcer ou hâter inutilement leur énonciation.

Ce qui intéresse l’auteur au final, est donc moins la culture hip-hop et ses effets sur la jeunesse contemporaine, que les sentiments d’êtres aux prises avec le réel. A travers le rêve que poursuit Ikku, si insignifiant soit-il, c’est l’irrépressible besoin d’expression que tout un chacun porte en lui-même que défend l’auteur. On ressent alors dans la joute verbale, servant d’épilogue finale, que se livrent Ikku et Tom, toute la sincérité et la tendresse qu’Irie voue à la fragilité de ses personnages, aussi pathétiques et risibles soient-il, en tête desquels Ikku et son refus d’abdication. Porté par un enthousiasme forcené tout autant qu’un sentiment d’urgence palpable, 8000 Miles s’avère une comédie dramatique insolite et originale, réinventant le film hip-hop, marquée par le sceau d’une écriture singulière. À mille lieux des conventions en cours dans l’entertainment nippon, il parvient par sa fraîcheur pleine d’ardeur et malgré son dénuement, à toucher à l’universel au-delà des éléments d’attraction de ses oripeaux musicaux urbains.

Site officiel du film (en Japonais) : http://sr1.sr-movie.com

8000 Miles a été présenté dans la section Nippon Digital au cours de la 10ème édition du Festival du film Japonais de Francfort Nippon Connection (2010).

8000 Miles est prévu en sortie DVD au Japon le 28 mai 2010 sans sous-titres chez Amuse Soft Entertainment.

aka SR : Saitama’s Rapper, SR : Saitama no rappâ, SR サイタマノラッパー | Japon | 2008 | Un film de Yû Irie | Avec Ryusuke Komakine, Shingo Mizusawa, Eita Okuno, Tatsuya Masunari, Mihiro, Hakushu Kamisuzuki, TEC, Hikohiko Sugiyama
Solo, Solitude
Désir meurtrier
Mon deuxième frère
The Tenants Downstairs
Headshot
Désirs volés
Stormy Weather
Blood
Campaign
Eijanaika
The Drummer
The Siren
Guns & Talks
The Hero
Ploy
Panic in High School
Beast Detective
South of The Clouds
Attack on the Gas Station
This is Law
Panda Petit Panda
Lost Souls
XX : Beautiful Weapon + XX : Beautiful Victim
Last Train Home
Kung Fu Hip Hop
Sonatine
The Room Nearby
Black Blood
Kuchisake Onna
Hana yori mo naho