A Brighter Summer Day

Les 400 coups.

De la vision il y a plusieurs années de A Brighter Summer Day, j’avais gardé le souvenir d’un chef-d’œuvre. Revu dans une version restaurée et rallongée d’une heure pour retrouver sa durée originale, je ne peux qu’approuver mon opinion d’alors.

Au début des années 1960 à Taïwan, Si’r est le fils adolescent d’un réfugié chinois du continent. Quand il n’est pas sur les bancs de l’école, il orbite, comme ses amis, autour de l’un des gangs qui sont organisés par quartier. Il a également l’âge des premières relations sentimentales avec le sexe opposé. Il croise la mystérieuse Ming, la promise de l’un des plus redoutés chef de gang. Ses préoccupations sont celles des adolescents de son âge, mais sa situation est rendue plus complexe par celle de sa famille. Originaires de Shanghai, son père et sa mère ont quitté la Chine occidentale après la victoire des communistes en 1949, mais ils ne pensaient pas rester à Taïwan aussi longtemps.

A Brighter Summer Day est une fresque se déroulant dans un pays lointain et à une époque lointaine, qui pourraient sembler étrangers au spectateur. Mais son centre de gravité est constitué d’adolescents qui se cherchent, comme tous les jeunes gens de cet âge de toutes les époques et de toutes les contrées. Si’r est en quête de son identité et fait l’expérience de la complexité des rapports humains. Il y a tant d’injustices, tant de souffrances, se plaint-il auprès de l’un de ses sœurs, qui s’est convertie au christianisme.

Si’r est interprété pour sa première apparition à l’écran par Chang Chen, que l’on retrouvera des années plus tard chez plusieurs cinéastes asiatiques de renom : Wong Kar-wai (The Grandmaster), Hou Hsiao-Hsien (The Assassin, Three Times), John Woo (Les Trois royaumes)...

Mais les adolescents du film ne sont pas les seuls à rechercher leur identité. Si les années 60 sont une époque d’importants changements sociétaux au niveau mondial, des particularismes locaux viennent s’y greffer à Taïwan. Les nombreux chinois du Continent venus se réfugier sur l’île à la suite de la défaite des nationalistes pensaient que cette émigration n’était que transitoire. Ils y sont depuis déjà une dizaine d’années au moment du film et il faut bien désormais prendre leur parti : cet exil va durer.

Quelle identité pour Taïwan où habitent des Chinois installés depuis déjà longtemps et les derniers arrivés en provenance de la mère patrie ? Cette ligne de faille se retrouve chez les gangs juvéniles s’affrontant à l’écran.

Sachant que l’île a été occupée entre 1895 et 1945 par les Japonais, dont les principaux legs - les katana et tanto cachés dans les faux-plafonds des maisons - sont ici associés à la violence.

L’influence des États-Unis, alliés des nationalistes, se fait sentir par l’importation de leur culture jeune. Dans la chambre du jeune fan d’Elvis, Edward Yang a glissé le magazine Screen sur La Fièvre dans le sang d’Elia Kazan, autre splendide film sur l’adolescence.

Le titre du film fait référence à une chanson d’Elvis et, les cheveux gominés, les enfants et les adolescents du film se passionnent pour le rock’n roll. Lui seul permet aux camps adverses de s’accorder sur une trêve.

Les scènes de vie familiale rappellent celles d’Un temps pour vivre, d’un temps pour mourir de Hou Hsiao-hsien, qui se déroule à la même époque et dont le personnage principal a sensiblement le même âge que Si’r.

Quelle élégance et quelle fluidité dans la mise en scène ! Comment Edward Yang assure une transition « sans » couture entre deux séquences, la caméra calée sur un personnage en mouvement passant sans effort à un autre, auquel elle va désormais accorder la priorité. Riche d’une multiplicité de thèmes, son film n’en reste pas moins très lisible.

Un monde entouré de ténèbres.

Une particularité, et même un paradoxe étant donné le nom du film - A Brighter Summer Day - l’ombre est plus associée à la normalité que la lumière. La majorité des scènes se déroulent ainsi de nuit ou dans une quasi-obscurité. Le clair obscur dominant l’image est percé par une belle lumière ambrée.

Le cinéaste signifie via sa photographie la présence d’un ennemi invisible. En rentrant d’une soirée, la famille de Si’r croise une colonne de chars, sans être plus surpris que cela. Taïwan est à cette époque en état de guerre. Le danger de la Chine communiste rode dans l’ombre, mais aussi celui de la dictature de Tchang Kaï-chek, qui parfois frappe. Le père de l’adolescent en fera l’amère expérience.

Lors de l’un des sommets du film - qui m’a donné la chair de poule - Si’r nous fait découvrir avec sa lampe torche les détails du carnage de l’assaut de la salle de billard. Ils nous avaient été dissimulés par la coupure d’électricité, Edward Yang nous laissant seulement deviner, avec brio, la violence de l’affrontement.

Mais cette lampe, qu’il a chapardée dans le studio de cinéma où il observait le tournage d’un film et dont l’oubli à la fin sera associé à un évènement funeste, prend une dimension métaphorique. Si’r cherche à faire la lumière sur le monde qui l’environne et qu’il a tant de difficultés à comprendre.

Kizushii | 5.12.2018 | Taiwan

A Brighter Summer Day est sorti dans une version restaurée en Blu-ray et DVD chez Carlotta Films. Taipei Story du même réalisateur sort également en Blu-ray et DVD.
Remerciement à Elise Borgobello chez Carlotta Films.

aka 牯嶺街少年殺人事件 — Gǔ lǐng jiē shào nián shā rén shì jiàn | Taïwan | 1991 | Un film de Edward Yang | Avec Chang Chen, Lisa Yang, Zhang Guozhu, Elaine Jin
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