A History of Violence

Long Live the Old Flesh ?

Tom Stall est un type ordinaire, propriétaire d’un diner sans classe ni crasse dans une petite ville américaine. Marié avec Edie, il est le père de deux enfants, Jack et la petite Sarah. Il s’entend bien avec les siens, est intégré dans sa communauté. Un soir, deux criminels entrent dans son resto à l’heure de la fermeture, et prennent les employés et clients en ôtage. L’un d’eux sort une arme et menace une serveuse, et Tom réagit, éliminant la menace avec une efficacité remarquable. Bilan : deux morts, et un statut de héros pour le père de famille. Une reconnaissance qui apporte sur lui l’attention des medias comme des curieux, et amène un certain Carl Fogarty dans son diner, lequel croit reconnaître en lui un dénommé Joey Cusack, hitman dégénéré de la mafia de Philadelphie. Le mystère s’épaissit autour des réflexes meurtriers de Tom Stall, tandis que la violence, rentrée de plain pied dans sa famille par le biais des deux exécutions, devient omniprésente...

Il est étonnant de constater que David Cronenberg a su construire au fil des années, une filmographie à la cohérence hors norme alors qu’il a multiplié les sources d’inspirations, de scénarios originaux en adaptations, en passant même par la case du remake. A History of Violence offre au metteur en scène canadien l’occasion de puiser dans l’un des plus impressionants viviers culturels américains : celui du graphic novel. Genre littéraire à part entière dérivé des comics, existant déjà à l’époque de Will Eisner qui donna au genre ses lettres de noblesse, le graphic novel contraste avec la scène mondiale de l’art dessiné, dans sa maturité aussi bien narrative que de réalisation. Pour certains un lieu de débauche technique, c’est le plus souvent un lieu de maîtrise et d’épuration, au point que l’on ne sait plus si le texte sert l’image ou si c’est réellement l’inverse. Dans cette symbiose de différents médiums narratifs, le roman graphique est certainement le matériau contemporain qui constitue le meilleur candidat pour une adaptation cinématographique.

L’attirance de Cronenberg pour l’œuvre de John Wagner et Vince Locke ne se limite cependant certainement pas à cela. Il pourrait en effet sembler au premier coup d’œil, que sa sombre histoire de violence refoulée ne s’inscrit pas réellement dans la thématique plurielle de la filmographie du réalisateur. Pourtant, à la manière de la réinterpretation du Crash de Ballard à l’occasion du chef-d’œuvre éponyme, A History of Violence s’impose comme un film aux qualités discrètes, certes, mais éminemment « Cronenbergiennes ».

Le cinéma de Cronenberg a toujours été basé, depuis ses débuts, sur le concept d’extériorisation. Celui-ci, ayant principalement trait à la violence et/ou la sexualité, est passé au cours de sa filmographie, par le filtre du parasite pornographe, par le film snuff, par la mise en scène d’instants de morts à caractère mécanique, ou encore la destruction de la frontière entre le réel et le virtuel au sein d’un univers vidéoludique, pour n’en citer que quelques approches. Dans la plupart des œuvres du réalisateur, l’image joue un rôle essentiel, dans la perception de cette extériorisation, mais aussi dans ses principes même ; il en est de même pour cette histoire de violence. En effet, lorsque Tom Stall se transforme en héros, il attire sur sa tranquilité l’ombre envahissante d’une popularité, inévitablement médiatique. Le filtre de l’image et du traitement journalistique, transforme l’acte de mort - et donc de violence - en acte héroïque, le dénaturant d’une certaine façon. Il contribue toutefois au prolongement de l’exhibition de la violence que l’on devine habiter le héros malgré lui. Dans son habilité à désouder du criminel, le personnage de Tom Stall renvoie à celui incarné par Jude Law dans eXistenZ qui se découvrait, au sein du jeu éponyme, de soudaines aptitudes assassines. Le parallèle avec eXistenZ est loin d’être fortuit : se pourrait-il qu’à l’instar de cette œuvre ambiguë, A History of Violence affirme déjà avec cette scène, le caractère virtuel de Tom Stall ? La suite du métrage pousse à le croire. La médiatisation de l’acte de violence amène en effet le héros à croiser le chemin de la plus caratéristique des figures du film, celle de Carl Fogarty. Passons outre le fait que priver le visage d’Ed Harris de son incroyable regard est un acte de bravoure en soi ; Fogarty incarne cette dualité de l’univers de History of Violence, entre le virtuel et le réel, en tant que monstre au sens figuratif du terme. Défiguré, il renvoie à la « New Flesh » telle que toujours convoitée par Cronenberg dans son travail d’extériorisation - qui passe aussi dans le film, au travers d’inévitables mais à leur façon anodines scènes gore. L’acceptation par Tom Stall de cette cicatrice, sera aussi celle de la réalité, et par conséquent du caractère virtuel de sa présente identité. La chair chez Cronenberg, est toujours un lieu d’affirmation explicite, de la transition d’un univers vers un autre, métaphore de l’acceptation de fantasmes et autres déviances plus ou moins destructrices.

Autre caractéristique du cinéma de Cronenberg que l’on retrouve dans History of Violence, la mécanique virale de l’extériorisation. Contamination par l’accident dans Crash, par la télé dans Vidéodrome, par la science dans La Mouche, parasitique dans Frissons... ici elle est plus humaine et d’autant plus effrayante, puisque l’exhibition de Tom Stall entraîne sans aucun contact, celle, refoulée, de son fils, mais aussi l’exploration violente par sa femme de ses désirs sexuels, entre amour et dégoût. En filigrane, on devine aussi le message d’une hérédité de la violence, qui caractérise aussi bien le fils Jack dans ses actes de brutalité, qu’implicitement la fille Sarah, dans sa conscience et son affirmation silencieuse, toutes deux anormalement fortes. Pas question d’hérédité en ce qui concerne Edie ; le personnage incarné par Maria Bello - qui porte décidemment bien son nom tant elle ici superbe - a déjà en lui un désir de virtuel, comme en témoignent ses jeux sexuels, passant par le fantasme d’une jeunesse retrouvée, en tenue de cheerleader. Tom Stall ne fait que le catalyser.

Ce désir de revivre une jeunesse qu’ils n’ont pas vécus ensemble, participe autant que le reste, au caractère virtuel de l’existence de Tom Stall. Alors que film dévoile ses personnages et sa trame avec une pertinence redoutable, au travers de simples phrases (« nous n’avons jamais pu être adolescents », qui explicite la relation tardive de Tom et Edie, « Maman prendra l’affaire », qui eclaire la situation professionnelle de la mère de Jack), il construit en même temps l’histoire, virtuelle, de Tom, en opposition avec celle, bien réelle, de sa violence.

Tom Stall, héros virtuel qui va se retrouver propulsé dans la réalité... Le protagoniste de History of Violence porte un nom significatif, puisque « to stall » signifie littérament en anglais « caler, freiner ». L’homme incarné par Viggo Mortensen tente en effet d’interrompre la progression de violence, qu’il a lui-même initié en ouvrant la porte à la « New Flesh », en défigurant Fogarty. Alors que les héros de Cronenberg découvrent d’ordinaire le désir d’extériorisation et s’y abandonnent et s’y perdent, Tom travaille pour sa part sur une intériorisation qu’il va découvrir impossible. Il voudrait revenir à la « Old Flesh » mais ne le peut pas, puisque cette chair est désormais dôtée d’une connaissance, qui est devenue réflexe cognitif. Tom Stall ne peut donc empêcher cette violence de se remettre en route ; et c’est la tout le nihilisme du film.

Ce nihilisme, Cronenberg le dépeint au travers d’une incroyable leçon de cinéma non-démonstratif. Alors que ses contemporains multiplient les effets de style, d’optique et de montage, le réalisateur opte pour une tonalité globalement neutre, jouant le jeu de simples variations, comme en témoigne l’excellente bande-son d’Howard Shore et le jeu, minimaliste et précis, de Mortensen. Jamais Cronenberg ne tente de biaiser l’image. Il livre chaque élément de son puzzle, simple et efficace, sans les mettre à des niveaux différents, comme s’il s’agissait de pièces à conviction dont il revenait au spectateur de jauger la pertinence. Ce lissage du film, qui met au même niveau l’acte d’amour, l’acte de violence et tout le reste, contribue à sa dualité passionnante, entre le virtuel et le réel, entre un désir de l’humanité à renier son évolution vers la violence, et son incapacité à le faire. Tom Stall est l’Homme Virtuel par excellence, et ce en dépit de l’absence de considérations aussi explicites sur l’image que celles proposées par Videodrome et eXistenZ. Et pourtant, A History of Violence est un film on ne peut plus réel, tangible, humain. C’est une œuvre à la fois brutale et délicate, complexe et simpliste. C’est pour toutes ces raisons que le dernier opus de David Cronenberg est un véritable chef-d’œuvre, épuré et incroyablement maîtrisé.

Akatomy | 22.11.2005 | Hors-Asie

A History of Violence est sorti sur les écrans français le 2 novembre 2005.

USA | 2005 | Un film de David Cronenberg | Avec Viggo Mortensen, Maria Bello, Ed Harris, William Hurt, Ashton holmes, Greg Bryk, Stephen McHattie, Heidi Hayes
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