A Swordsman in the Twilight

Figure méconnue y compris dans son pays, le réalisateur coréen Chung Chang-wha n’en est pas moins le précurseur du film d’action moderne, y compris à Hong-Kong où il lança la vague des films de kung-fu dont La Main de Fer est son film emblématique. Plus mineur dans sa filmographie, A Swordsman in the Twilight se présente comme un drame historique situé pendant la dynastie Chosôn [1] pendant le règne du roi Suk Jong. Tourné en noir et blanc - pour des raisons économiques - avec très peu de moyens, dans une industrie locale de l’époque quasi inexistante (sans cascadeurs, ni maître d’armes comme c’est l’usage pour le genre) et en extérieurs. A Swordsman in the Twilight est à première vue formellement proche du Chambara japonais. Néanmoins, a bien y regarder, on peut y déceler l’originalité d’un réalisateur qui opère une habile synthèse de genres empruntés au cinéma hollywoodien classique ; sans oublier la spécificité bien coréenne dans le contexte et les thèmes développés.

Souhaitant de ses propres mots "redonner au public l’envie de voir des films coréens" , à une époque ou le cinéma hollywoodien envahissait les écrans du monde entier, Chung Chang-wha opte pour une histoire de vengeance, située dans une période historique, flattant le sentiment national coréen (équivalent des Jidaigeki japonais), les personnages historiques bien réels rendant sa spécificité coréenne au récit. Située à l’époque du règne de roi Suk Jong, la toile de fond du film raconte les luttes de factions au sein de la famille royale. La reine Min est chassée du royaume et humiliée et doit quitter le palais pied nus ; l’intrigante Jang Hee-Bin (intrigante notoire et figure souvent utilisée dans le cinéma historique coréen [2]) prenant sa place. Opprimant le peuple, grâce à l’impitoyable et cruel Oh Ki-Ryong, elle complote pour faire assassiner la reine Min. Ces évènements qui ne sont qu’évoqués, servent néanmoins l’histoire et aident à comprendre l’approche de Chung, qui mêle habilement différents ingrédients du film de genre afin de rendre son récit plus vivant.

La figure du héros populaire étant inexistante dans le cinéma coréen, Chung plonge dans le western hollywoodien, dont il est un grand admirateur, pour donner à son héros Tae Won sa dimension de justicier populaire. Le film s’ouvre sur une scène montrant la fille d’un paysan persécutée par deux gardes qui tuent son père, l’obligeant à fuir vers son village. Les gardes qui la cherchent, heurtent par mégarde le bâton d’un voyageur vêtu de blanc et masqué d’un haut chapeau rappelant le Yojimbo de Kurosawa. Mais alors que la figure du rônin est aussi guidée par l’appât du gain, Chung fait de Tae Won un héros justicier solitaire et mystérieux (masqué, on ne sait rien de lui au début du film), image chère aux westerns américains. Il en adopte aussi le manichéisme : Tae Won est le bon justicier, dont l’habit blanc (il porte le deuil) renforce la symbolique. Respectant les cannons du genre, le héros de Chung Chang-wha s’en ira seul au loin, après l’accomplissement de sa vengeance, suivant une route improbable.

Se débarrassant des gardes et remercié par le peuple, Tae Won se rends chez l’ambassadeur de la région pour tuer Oh Ki-Ryong. Pris en embuscade par les gardes qui l’ont repéré, il fait admirer sa technique martiale en tuant ses assaillants et se réfugie dans la forteresse en prenant l’ambassadeur et son assistant en otage, attendant le retour prévu d’Oh Ki-Ryong. A cet instant le film bascule, empruntant à un autre genre classique américain, le film noir. Utilisant la technique du flash-back, le héros fait le récit de son histoire, dévoilant les raisons de sa vengeance et laissant l’ambassadeur juger à partir des faits. Captivant le spectateur dans le récit en flash-back, Chung joue habilement du suspense en alternant les retours dans la pièce des otages, où à tout instant les gardes d’Oh Ki-Ryong peuvent surgir.

On découvre que sa femme, ancienne dame de compagnie de la reine Min, est convoitée par Oh Ki-Ryong qui jadis lui a fait la cour, mais un autre terrible secret la menace également. Tae Won, refusant de livrer sa femme, et donc de prêter allégeance au pouvoir (Chung critiquant au passage la famille royale), doit fuir avec sa fille. Son frère qui est au service du pouvoir refusant de l’aider, il se rend chez son beau père. Sa famille faisant l’objet d’une persécution, le frère de Tae Won lui demande de tuer la reine Min qui, bien que chassée, exerce encore une influence dans le royaume - ce qui permettrait ainsi à Tae Won de sauver sa femme et sa fille. Le héros, dans la tradition confucéenne, est alors en proie aux doutes entre son allégeance au royaume qu’il sert (il était nommé officier au service de la reine Min) et son attachement familial. Voyant sa reine en plein dénuement et manquant de nourriture, il renoncera à la tuer malgré sa tentation, et la défendra contre des assassins sous les ordres d’Oh Ki-Ryong.

Dans A Swordsman in the Twilight, Chung montre toute liberté prise dans le mélange des genre, créant son style unique et original sans oublier la spécificité coréenne de son sujet. Les scènes de combats ainsi que certains effets maladroits (têtes coupées et effusion de sang) semblent bien ridicules au côté d’un Yojimbo réalisé six ans plus tôt, néanmoins le film possède un charme désuet rappelant certains mélodrames classiques. La mise en scène se concentre sur le déroulement du récit, n’oubliant pas toutefois la poésie, rendue par de somptueux portraits de visages de femmes coréennes d’une pureté et d’une beauté à la blancheur immaculée, glorification de l’idéal féminin coréen. Autre trait particulier de la culture coréenne, le chamanisme [3] encore bien présent à l’époque, exposé au cours d’une scène qui nous éclaire sur un aspect méconnu de la tradition coréenne.

Si A Swordsman in the Twilight décevra les amateurs de films d’actions purs, avec ses combats filmés de façon artisanale, il n’en reste pas moins l’occasion de redécouvrir la genèse des films coréens du genre, dont le renouveau depuis les années 90 doit beaucoup à des personnalités comme Chung Chang-Wha.

Dimitri Ianni | 15.07.2004 | Corée du Sud

A Swordsman in the Twilight a été diffusé au Forum des Images (Paris), dans le cadre d’une rétrospective Chung Chang-Wah qui s’est tenue du 2 au 11 juillet 2004.

[1La dynastie Choson ou Yi (1392-1910).

[2Chung Chang-wha réalisa une adaptation de sa vie, dans le film éponyme en 1961. Voir aussi le récent Untold Scandal de E J-Yong.

[3Interdit depuis la colonisation japonaise, le chamanisme coréen est caractérisé par sa grande féminisation - ce qui explique peut-être sa longévité, puisqu’il est encore présent de nos jours.

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