Aaltra

Road movie inhabituel à quatre mains, le double de roues - et deux fauteuils.

Peu importe finalement que l’humour dévastateur de Groland m’ait toujours laissé de marbre, Benoît Delépine et Gustave Kervern sont tout de même deux légendes du PAF, dont les parcours étaient jusqu’ici indissociables de l’histoire de Canal +. Deux humoristes impertinents, que l’on peut s’étonner de retrouver en ouverture de la douzième édition de l’Etrange Festival à Paris. Eux-mêmes d’ailleurs s’en étonnent : leur film Aaltra, road movie atypique tourné en noir et blanc en super 16, est tout sauf étrange, uniquement pourvu d’ "effets normaux", des propres mots de Delépine. Un film sans le sou et sans Canal, produit en Belgique sur un coup de tête, Vincent Tavier (incroyable Brody d’Atomik Circus) ayant dit "banco" sur le simple concept d’un road-movie en fauteuils roulants. Du propre aveu des deux auteurs-réalisateurs-interprêtes, leur objectif était simplement d’aller jusqu’en Finlande, pour trinquer avec Aki Kaurismäki - réalisateur culte responsable des deux incursions sur grand écran des Leningrad Cowboys ainsi que de L’homme sans passé. Trente pages de scénario plus tard et avec le soutien entre autres de Benoît Poelvoorde, les deux compères démarrent le tournage très européen d’Aaltra, réussite d’autant plus surprenante qu’elle était inattendue. D’ailleurs avant la projection, les réalisateurs doutent...

"Laissez vos portables allumés, ça mettra de l’ambiance."

Delépine et Kervern incarnent deux voisins, adverses et complémentaires à la fois. L’un est salarié, l’autre paysan. Tous deux s’ennuient dans leur boulot, et se plaisent à pourrir la vie de l’autre, en silence. Jusqu’au jour où Delépine dérappe, après avoir surpris sa femme adultère, et enfourche sa moto pour aller casser du voisin. Au cours de la lutte exhutoire, la benne du véhicule agricole du paysan s’abat sur eux, les laissant tous deux paralysés des deux jambes...

"Bon voilà. Ne perdez pas espoir, la médecine fait sans cesse des progrès - et puis vous savez ce qu’on dit : une jambe de perdue..."

Les deux voisins, dont l’animosité reste intacte, ne l’entendent pas de cette façon. Après avoir écarté le suicide, chacun de leur côté, ils se retrouvent par hasard sur le quai d’une gare, et entreprennent ensemble un voyage en fauteuil roulant vers la Finlande, dans le but de demander dédommagement à la société qui a construit la machine coupable de leur paralysie : Aaltra...

Il était difficile d’imaginer les deux trublions à l’origine des gags hardcore de Groland en preux défenseurs de l’handicap et de la différence. Et pour cause : tel n’est pas vraiment le propos d’Aaltra. Point de pédagogie ici ; si Delepine et Kervern se mettent en effet dans la peau de deux paraplégiques, exposent en sous-couche et avec subtilité leurs difficultés quotidiennes, ils ne peuvent s’empêcher d’égratigner gentiment leur image à renfort d’humour noir. Un humour dont la caractéristique est - et je serais de tenter de rajouter "pour une fois" - d’être remarquablement bien dosé.

Toute la déconne d’Aaltra en effet, est parfaitement mesurée, que ce soit au niveau de l’écriture ou de la mise en scène. Les idées du film sont volontairement peu nombreuses, et les saynettes qui le composent prennent le temps nécessaire à l’exposition du gag qui les justifie. Les cadrages - qui se révèlent plutôt recherchés - sont travaillés en conséquence, l’utilisation du champ étant rythmée à la façon de la narration d’une blague, par couches successives. La réalisation s’avère souvent astucieuse, et Aaltra possède un rythme remarquable - contrairement à l’affirmation de Delépine : "Les six premiers quarts-d’heure sont peut-être un peu longs." -, alternant humour bon enfant (incroyable micro-crochet dans un bar à bikers) et noir (les deux handicapés faisant la manche, leur propension à abuser de la générosité des "gentils") avec brio. Le film jouit de plus de cameos étonnants, de Poelvoorde à Aki Kaurismäki en passant par Jason Flemyng, et l’ensemble des non-acteurs recrutés dans les pays traversés par l’équipe du film, confère à Aaltra une poésie naïve propice à la mise en place de son excellente conclusion.

Ni trop gentil ni trop méchant, Aaltra est à mon sens l’oeuvre la mieux dosée de ses deux géniteurs. Une comédie simple et sympathique, qui a l’intelligence de ne se mettre personne à dos, sans pour autant jouer la carte de la pitié. Un film humain, quoi.

Présenté en ouverture de l’Etrange Festival 2004, Aaltra sortira sur les écrans français le 13 octobre 2004.

Belgique | 2004 | Un film de et avec Benoît Delépine et Gustave Kervern | Avec Jan Bucquoy, Pierre Carles, Jason Flemyng, Aki Kaurismäki, Benoît Poelvoorde, Noel Godin, Vincent Tavier
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