Ab-Normal Beauty

Jiney est étudiante en arts plastiques, passionnée de photo. Une passion et un peu plus, qu’elle partage avec son amie Jasmine - Jas pour les intimes -, parcourant la ville, son architecture et ses quelques coins de nature, dans l’espoir d’y trouver l’inspiration pour le cliché parfait, celui qu’elle idéalise mais ne peut formuler. Et puis un jour dans la rue, un accident de voiture... une femme renversée, tuée sur le coup... Jiney ne peut résister et sort son appareil, mitraille la défunte. Jas est perplexe, voire dégoûtée et effrayée, mais Jiney n’en démord pas : son cliché idéal est là, quelque part dans l’appropriation de la mort. Poulets égorgés et poissons dépeçés deviennent les nouveaux sujets de la jeune femme, quand ce n’est pas une suicidée. Et Jas, amoureuse exclusive, ne sait que faire devant la chute de son amie, toujours plus fascinée par la mort - la sienne autant que celle des autres - et se posant même avec une certaine crainte la question du passage à l’acte, hantée par le souvenir d’un abus sexuel que sa mère n’a jamais reconnu...

Le cas des frères Pang est un cas passionnant au sein du paysage asiatique, tant les deux frangins surdoués, en solo ou en duo, semblent avoir compris les limites et possibilités des industries cinématographiques voisines, que sont celles de la Thaïlande et Hong Kong, jonglant entre le commercial et le personnel avec un véritable talent, esthétique et narratif. Auteurs-réalisateurs de films simples, Oxide et Danny Pang ne sont pas pour autant simplistes ou conventionnels ; je le disais déjà à l’époque de Bangkok Dangerous et je le maintiens : ils oeuvrent dans un cinéma de l’image enrichie, qui n’est pas tant celui du dialogue que de la perception, compréhensible et à même d’être ressenti sur un plan international, au-delà des barrières linguistiques. Ab-Normal Beauty, réalisé par Oxide, est une synthèse merveilleuse des qualités du cinéma façon Pang. Un cadre horrifique à mi-chemin entre le mainstream fashion (le film parvient même à anticiper - et dépasser - le surestimé Saw de James Wan) et le baroque morbide, des stars de la canto-pop (les 2R) sorties de leur aquarium kawaï et redéfinies dans un contexte adulte, une approche de la Category III qui n’est pas sans rappeler celle de Fruit Chan sur l’incroyable Dumplings, et surtout ce don inestimable pour l’alliance de l’image et du son... Ab-Normal Beauty n’est ni plus ni moins, que le meilleur film d’horreur HK qu’il m’ait été donné de voir. Et ce d’autant plus, que non content d’être épouvantable, il est avant tout magnifique.

Le mot d’ordre d’Ab-Normal Beauty est en effet l’ambiguïté, le film choisissant de se situer au croisement de l’horreur et de la poésie façon charogne, entre la trouille et la fascination. Un lieu idéal en quelque sorte, puisqu’il est celui que recherche tout spectateur adepte du genre horrifique et de ses déclinaisons les plus graphiques. C’est pourquoi le spectateur ne peut qu’être conquis par Jiney, au moment de sa première rencontre avec la mort. La mise en scène de son déclic morbide, résultat d’une pulsion irrésistible, est remarquablement formulée par Oxide Pang, entre crainte et désir. Un désir quasi-érotique qui passe par l’excitation et les frémissements, ainsi que le laisse supposer cette trouble séquence de bain, où l’on ne sait si, se remémorant des images de mort, Jiney souffre ou au contraire, se stimule sexuellement. Une ambiguïté finalement, qui est aussi au cœur du plaisir sexuel, et qui est ici esquissée avec subtilité.

Et l’érotisme est bien présent dans Ab-Normal Beauty - ne serait-ce qu’au travers des beautés troublantes de ces deux actrices, idoles mignonnes transformées en femmes le temps d’un cauchemar - même si c’est souvent en creux, au travers du traumatisme originel de Jiney. Un traumatisme qui se dévoile peu à peu, par simples déclarations, en contraste avec le poids de leur conséquence. Car la mort, il apparaît que Jiney y a déjà goûté et que, d’une certaine façon, sa fascination morbide a toujours sommeillé en elle. A l’image de son rapport avec la mort, Ab-Normal Beauty est un film évolutif, multiple. Atteignant une certaine apogée poétique au cours d’un danse, explicite, de Jiney avec la faucheuse, à peine accrochée au balcon du dixième étage de l’immeuble de Jas (à moins que ce soit au cours de la stupéfiante scène de suicide), le film d’Oxide Pang se transforme en drame humain et amoureux, avant de délaisser la poésie pour l’horreur pur. Un revirement hallucinant qui pour une fois ne tient pas du twist, mais naît d’une possibilité, d’un désir communiqué par la passion de Jiney. Sans délaisser son approche résolument esthétique, sieur Pang abandonne alors le désir trouble pour un grotesque grandiose, d’une brutalité rare sur les écrans hongkongais, du moins avec autant de sérieux.

Dans cette ultime exhubérance, Ab-Normal Beauty tiendrait presque de l’opéra. Un opéra baroque et réflexif, sur la condition qui unit le spectateur à la belle Jiney, et justifie notre rencontre. Un opéra morbide et poétique, autant que violent et simplement méchant. Mais quelque soit la façon dont on le perçoit, cette déclaration d’amour complexe qu’est Ab-Normal Beauty (entre deux femmes certes, mais surtout à un genre cinématographique) est tout entière décrite dans son titre : anormalement, mais indéniablement belle. Je l’ai cherchée pendant des années, la perle rare du genre horrifique HK... et Oxide Pang me l’a donnée : Ab-Normal Beauty est un chef-d’oeuvre !

Akatomy | 26.10.2005 | Hong Kong, Thaïlande

Ab-Normal Beauty est disponible en DVD HK chez Universe. Il y a bien quelques hics avec les sous-titres anglais, mais la copie et la bande-son sont magnifiques !

Hong Kong / Thaïlande | 2004 | Un film d’Oxide Pang | Avec 2R (Race Wong, Rosanne Wong), Anson Leung
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