Ah Beng Returns

Alors qu’une absence - celle d’un certain Ah Beng - plane sur l’ensemble des configurations humaines d’un petit gang chinois - celui-ci décline ses antagonismes et individualités avec une absence totale de dialogue... c’est ainsi que l’on pourrait résumer Ah Beng Returns, le second film de James Lee, réalisateur malaysien singulier auquel le 9ème Festival du film asiatique de Deauville a consacré un hommage. Oeuvre expérimentale réalisée en caméra DV, Ah Beng Returns est un puzzle narratif d’une grande complexité, qui puise son intérêt et sa richesse dans l’intelligence - peut-être trop affirmée - de la mise en scène de ses individualités.

Car en dépit de s’intéresser à un groupe de personnes - des mafieux sans envergure et leurs proches - Ah Beng Returns s’attache à mettre en exergue l’incommunicabilité qui reigne dans les multliples configurations de confrontation/juxtaposition de cette entité plurielle. Il n’y a ainsi dans le film, quasiment aucun dialogue à proprement parler. Même lorsque deux personnages discutent, ils le font sans tenir compte de l’autre. Cette distance, James Lee l’établit de façon très esthétique dans l’attention portée au cadrage. Ainsi un couple, réunit à table dans un plan englobant, est fragmenté à chaque phrase prononcée, un pilier masquant sa contrepartie à chaque fois que l’un de ses membre prend la parole. Lorsqu’un truand s’adresse à sa victime, face à la caméra, celle-ci ne répond pas. Lorsque l’un des mafieux pose une série de questions à l’un de ses collègues, les réponses n’interviennent qu’ultérieurement dans le film, James Lee prenant soin de diviser les dialogues en autant de monologues, finalement adressés au spectateur, comme semble l’être la lettre au mystérieux Ah Beng qui marque le point de départ du film.

Sur le plan de la mise en scène pure - et épurée - Ah Beng Returns est donc d’un intérêt certain, préfigurant la maîtrise hypnotique de l’étonnant Beautiful Washing Machine. James Lee s’amuse avec son manque de moyens qu’il transforme en atout, ses scènes d’actions se jouant par exemple à coups de carton titres au lieu de faire parler la poudre en force surround, ses décors n’êtant que de maigres variations sur la même cloison, sur laquelle seul un changement de tableau impose une déclinaison de l’ambiance d’attente qui plane sur le film. L’histoire malheureusement, perd en lisibilité au cours de l’expérience. Si l’on comprend la démarche stylistique de James Lee, presque nécessaire au soulignement d’un certain nihilisme de l’autre - l’abus est l’une des autres préoccupations des protagonistes, comme l’illustre la scène du repas forcé -, on peut regretter qu’elle soit imbriquée dans une narration qui est à la fois emballage et prétexte, alors que cette étude de cas se suffit finalement à elle même, d’une certaine façon, en tant que manifeste.

Ah Beng Returns faisait partie de la sélection "Regards sur le travail de James Lee" de la 9ème édition du Festival du film asiatique de Deauville.

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