All around us

Art-thérapie.

Après plus de sept ans d’absence, le retour de celui qui fût propulsé porte drapeau du cinéma gay nippon après le succès retentissant de son premier long-métrage Petite Fièvre des vingt ans (1993), résonne comme une forme de résurrection pour cet auteur qui se fait rare. A travers la chronique d’un couple ordinaire traversant huit années de vie commune, celui-ci s’attache à décrire la complexité des relations humaines entre tendresse, humour et souffrances, avec une sensibilité aiguisée doublée d’une magistrale profondeur.

All around us par son titre même, suggère la posture d’un observateur, adoptée par son auteur par l’entremise de l’illustrateur judiciaire Kanao. Véritable alter ego du cinéaste, celui-ci devient le témoin privilégié des troubles du monde environnant. Cette perspective qu’affectionne le cinéaste dans son cinéma lui permet ainsi de décrypter avec acuité et sensibilité les dysfonctionnements des relations interpersonnelles, véritable enjeu de toute l’œuvre d’Hashiguchi. Allant parfois jusqu’à créer de naïfs effets de loupe comme pour signifier la primauté du détail sur le plan général ; que ce soit une araignée se promenant sur un mur, ou la main de Shoko agrippant le dos de son époux. Mais Hashiguchi a l’intelligence de ne se focaliser que sur les rapports humains. Ainsi il livre un film dont l’intuition paradoxale consiste à soustraire l’événement décisif, pour n’en filmer que le contre-coup de ses effets sur ses personnages. Hashiguchi réussit la prouesse de construire un film elliptique sans ellipses. En effet, les événements - que ce soit le drame vécu par Shoko lors de la perte de son bébé, ou les différents crimes jugés lors des audiences - ne sont jamais figurés à l’écran. En revanche, leurs conséquences sur les relations entre les personnages sont disséquées avec acuité par le cinéaste, qui fait le choix de les filmer dans leur continuité.

Mais cette forme aiguë d’observation du monde moderne que seul l’artiste semble en mesure d’appréhender, à l’image des détails, tellle l’élégance d’une main que celui-ci repère jusque chez les pires criminels, aurait pu chez un auteur moins ambitieux s’en tenir à la seule description de la vie d’un couple banal. Hors All around us dévoile l’enjeu réflexif du cinéaste à travers l’intelligence de sa structure narrative. Construite sur une période de huit années, couvrant par une étrange correspondance le parcours cinématographique de l’auteur (de 1993 à 2001) [1] ; le récit de ces tranches de vies à l’apparente banalité fait coexister deux mondes hétérogènes : celui d’une salle d’audience d’un tribunal pénal dans laquelle officie Kanao, et l’espace intimiste du couple formé par Shoko et Kanao. Une démarche préalablement adoptée par Hashiguchi dès son premier long-métrage, qui prenait déjà pour cadre la confrontation de deux milieux dissemblables, à travers le milieu gay de Shinjuku et l’atmosphère de la vie lycéenne, sous le regard de ses deux jeunes protagonistes.

Hashiguchi joue ici parfaitement sur l’équilibre des séquences dans la coexistence de ces deux univers disjoints. Ce parallélisme apporte une réelle épaisseur et une universalité au propos du film. Que ce soit l’austérité de la salle d’audience médiatisée par l’effervescence de la salle de rédaction attenante, ou celui de l’intimité du couple et de ses scènes familiales, chacun éclaire l’autre en créant des résonances autant réflexives qu’émotionnelles. Ainsi le point de vue de l’artiste Kanao devient celui du sage qui, sans jugement, participe d’une réflexivité de l’auteur/observateur sur les troubles de notre époque. Car ces huit années, couvrant approximativement la décennie des années 90, sont loin d’être anodines dans l’histoire contemporaine japonaise. Elles coïncident avec les années post éclatement de la bulle spéculative, débouchant sur les attentats du 11 septembre après lesquels le monde moderne entre dans une forme de dépression collective généralisée. Ainsi dans All around us s’égrène en filigrane les pires traumatismes ayant marqué l’inconscient collectif des japonais, tels que le tremblement de terre de Kôbe, l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tôkyô, ou encore la multiplication des meurtres d’enfants - l’occasion d’apprécier brièvement le trop rare Hirofumi Arai, sans doute l’un des acteurs les plus doués de sa génération -, allant jusqu’à l’évocation du cannibalisme dans une saisissante séquence inquisitrice à l’humour dérangeant.

Cette perspective historique, loin d’être illustrative, appuie avec force le propos du cinéaste pour qui le salut vient de l’autre. Il donne ainsi davantage de sens au combat mené par Shoko pour surmonter sa dépression, qui l’entraîne au repli sur soi et à la marginalisation sociale (elle finit par démissionner de son emploi), tout autant qu’à l’accompagnement de Kanao dont la présence apaisante se suffit à elle-même. A cela, All around us se double également d’une réflexion sur le rôle de l’art et la place du créateur au sein de la société. Dans une industrie cinématographique tournée tout entière vers le marché du divertissement, Hashiguchi valorise le rôle thérapeutique de l’art à travers la démarche de Shoko, dont la renaissance s’accompagne d’un retour à la pratique de la peinture, qu’elle avait jadis étudiée. L’art devient ainsi non plus une marchandise mais le médian d’un rapport intime à soi-même et à l’autre.

Hashiguchi transpose avec une beauté admirable la renaissance de son héroïne qui s’accompagne symboliquement d’une abondance de couleurs, à l’image du plafond qu’elle finit par repeindre de fleurs multicolores. A n’en pas douter, jamais depuis Kitano un tournesol n’aura semblé si resplendissant à l’écran. La séquence soulignée par la bande-son d’Akeboshi en forme de mini plans-séquences “clipés” peut certes paraître maladroite ou naïve, face au formalisme d’un Kiyoshi Kurosawa filmant l’inquiétante étrangeté du monde comme nul autre pareil, mais sa franchise emplie d’espérance nous transporte littéralement d’émotion par la sincère simplicité de son lyrisme. Hashiguchi a toujours souligné la primauté de son sujet sur la forme, se faisant en ce sens l’héritier d’une certaine tradition du cinéma japonais.

L’humour, déjà présent dans Hush ! et qui transpire ici, offre également une réjouissante représentation d’une sexualité dépourvue de tabous, ceci sans jamais atténuer la profondeur dramatique de l’œuvre. Par la richesse et la fulgurante subtilité de son traitement émotionnel, All around us nous fait ainsi passer du rire aux larmes sans même que l’on s’en aperçoive, à l’image de la séquence clé du film dans laquelle Shoko s’effondre nerveusement. Par un long plan fixe, l’auteur capte l’intensité de la scène qui bascule presque imperceptiblement de la douleur intime la plus sourde au rire le plus cocasse, par la seule magie d’un jeu d’acteur éblouissant de vérité. La performance de Tae Kimura lui ayant valu d’être couronnée du prix de la meilleure actrice par l’Académie du Cinéma Japonais. Quand au débonnaire Lily Franky, auteur japonais à succès [2], son inexpérience apporte un charme désuet et un naturel désarmant à son personnage d’illustrateur à la fausse timidité.

En outre, le cinéaste ajoute du relief à ce couple anodin, par sa description d’un environnement familial dont les fêlures se révèlent peu à peu. L’image du père absent de Kanao, dont l’omniprésence se fait ressentir lors de la toute fin du métrage, sans que jamais le réalisateur n’éprouve le besoin de figurer sa présence autrement que par un simple croquis, résonne d’autant mieux avec l’histoire personnelle du cinéaste. En effet, cette absence des pères à l’écran, celui de Kanao s’étant suicidé, semble faire écho à la propre souffrance d’Hashiguchi dont l’homosexualité a provoqué une profonde dissension du lien paternel. Pour autant, les scènes de repas familiaux sont aussi l’occasion de partager un regard tendre sur les contrariétés de ces personnages, du matérialisme de la belle famille, aux croyances singulières de la mère de Shoko interprétée par l’éternelle et divine Mitsuko Baisho (Nuclear Gypsies, La Vengeance est à moi, Crazy Family).

All around us, par son extrême attention portée aux émotions de ses personnages autant qu’à la contextualisation de son récit, parvient à nous bouleverser par son optimisme réaliste et son extrême franchise. Film d’une subtile maturité et d’une grande profondeur, il porte en lui les germes d’un espoir et d’une confiance en l’autre, salutaires face à aux troubles sociaux qui ne cessent de s’amplifier. Hashiguchi nous livre ici son film le plus ambitieux et l’un de ses plus beaux : une véritable leçon de vie autant que de cinéma.

All around us a été présenté en compétition au cours de la 11ème édition du Festival du film asiatique de Deauville (2009), où il a remporté le Prix du Jury ex-aequo avec The Shaft de Zhang Chi (Chine).
Site officiel du film (en Japonais) : www.gururinokoto.jp
All around us existe en DVD Japonais avec sous-titres anglais.

[1C’est en 1993 que sort le premier long-métrage d’Hashiguchi, alors que son précédent film Hush ! datait de 2001.

[2C’est à la lecture du roman autobiographique de Lily Franky « Tokyo Tower - Okan to Boku to Tokidoki Oton » littéralement « La Tour de Tokyo - Maman, moi et parfois papa », bestseller qui fit l’objet d’une série TV ainsi que d’une adaptation cinéma par Jôji Matsuoka, que le cinéaste s’est décidé à lui proposer le rôle de Kanao.

aka Gururi no koto - ぐるりのこと | Japon | 2008 | Un film de Ryôsuke Hashiguchi | Avec Lily Franky, Tae Kimura, Tamae Ando, Hirofumi Arai, Mitsuko Baisho, Akira Emoto, Ryo Kase, Reiko Kataoka, Yuichi Kimura, Rie Minemura, Ken Mitsuishi, Yôichi Nukumizu, Yosuke Saito, Seiichi Tanabe, Minori Terada, Susumu Terajima, Takashi Yamanaka, Norito Yashima, Megumi Yokoyama
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