APT.

Se-jin est une femme seule et froide, à l’image de la vitrine qu’elle conçoit pour un magasin de vêtements en cette période de Noël : pas de guirlandes et encore moins de père-noël, le rouge laisse place au bleu et une certaine oppulence visuelle à un clairsemage à la limite de l’austère. Cette solitude clinique se retrouve dans l’aménagement de son appartement à Fortune Apartments, un complexe d’immeubles gigantesques qui propose à ses habitants un vis-a-vis de choix, sur plusieurs dizaines de voisins. Se-jin se soucie peu de ce regard sur ses congénères, jusqu’à ce que, un soir, une jeune femme tente de se suicider avec elle dans le métro, après lui avoir demandé si elle ne se sentait pas seule. Se-jin parvient à sauver sa peau, mais la jeune femme, tellement de rouge vétue que même ses yeux possèdent une aura écarlate, décède. C’est à la suite de cet évènement, alors que, hantée par le souvenir de la défunte, son regard se perd au-delà de sa fenêtre, que Se-jin constate qu’un drame se déroule quotidiennement dans la bâtiment d’en face : tous les soirs à 21h56, les lumières des appartements se mettent à scintiller puis s’éteignent, avant que quelqu’un se suicide. Se-jin commence à observer ses voisins à l’aide de jumelles, et fait ainsi la rencontre de Yu-yeon, une jeune femme, orpheline et paralysée, dont semblent s’occuper tous les habitants de l’immeuble...

Peu nombreux sont les réalisateurs coréens qui réussissent à livrer des films d’horreurs d’intérêt ; moins nombreux encore, ceux qui s’installent dans le genre pour tenter de renouveler l’exploit. Ahn Byung-ki est l’un des rares représentants du genre horrifique en Corée, à avoir su convaincre à plusieurs reprises, et ce au niveau international, avec Nightmare et Phone en premier lieu, tous les deux avec la merveilleuse Ha Ji-won, et surtout Bunshinsaba. APT., avec Ko So-young, partenaire de Han Suk-gyu sur le déroutant Double Agent, est la dernière tentative en date de l’auteur-réalisateur, d’effrayer coréens et étrangers avec une rémanence, forcément hirsute et aggressive...

APT. démarre de façon curieuse, sur le portrait d’un jeune homme au cheveux longs, tellement effrayé par la société contemporaine qu’il refuse de sortir de chez lui depuis plus d’un an, et se retrouve affublé tel le plus banal des yurei, oeil glauque dissimulé derrière de longs cheveux noirs, vétu d’un blanc mortuaire. Ce jeune homme toutefois, nous le perdrons autant de vue que cette fille qui se taillade dans son appartement à l’aide d’un cutter, avec la rencontre de Se-jin. Peu sympathique, la jeune femme apparaît comme une héroïne hasardeuse, dont on hésite à savoir si l’antipathie est le résultat d’une blessure de la vie, ou simplement sa nature. Si l’on en croit sa réaction face à la tristesse d’une femme croisée dans le métro - celle là même qui tente de l’entraîner dans la mort - la seconde hypothèse serait la plus juste. Non seulement Se-jin se préoccupe peu de ses contemporains, mais elle porte sur eux un certain mépris. Son échec relationnel, stigmatisé dans le suicide dont elle a été témoin et presque victime, justifie qu’elle s’intéresse à Yu-yeon, femme véritablement blessée et pourtant d’une humanité généreuse.

APT. décide alors d’inverser le postulat du Fenêtre sur cour d’Hitchcock, plaçant Se-jin derrière les jumelles qui tentent de percer le secret non seulement de l’immeuble, mais plus précisément de Yu-yeon. Si ses voisins se succèdent pour s’occuper d’elle, pourquoi semble-t-elle si effrayée lorsqu’elle n’est pas "en liberté", à l’extérieur de son appartement ? C’est certainement sur ce point, essentiel dans la justification du film, que s’est porté le gros du travail d’écriture d’Ahn Byung-ki. Car le défi des films coréens aujourd’hui, est d’inventer de nouveaux yurei, de justifier de façon toujours plus forte la colère d’outre-tombes d’humains tout en justifiant l’héritage visuel, chevelu et saccadé, de Ring. Un moyen de surfer sur la vague tout en se démarquant... pour ce faire, les scénaristes s’éloignent chaque fois un peu plus d’un semblant d’humanité, pour créer des fontaines éternelles de haîne proprement atroces. C’est le cas d’APT. et de son immeuble entier de coupables, d’êtres qui s’abaissent à gaver, frapper, molester Yu-yeon... La démonstration punitive d’Ahn Byung-ki, très (trop ?) réfléchie, tient globalement la route et l’on s’intéresse à cette sombre histoire de ponctualité ; néanmoins ses "scare tactics" sont dans l’ensemble pauvres et gratuites - la culpabilité, motrice, de Se-jin qui transpire au travers des cauchemars à répétition mettant en scène la jeune suicidée - et son fantôme reste trop classique. APT. n’est pas un très bon film car son réalisateur a choisi de ne pas s’attarder suffisamment sur les véritables méchants de l’histoire, auxquels il apparente pourtant, implicitement, une évolution possible de l’indifférente voire hautaine Se-jin, si elle ne s’était pas montrée humaine envers Yu-yeon. Alors qu’il y avait pourtant matière dans ces "chers voisins" détestables, Ahn se contente d’ancrer son histoire dans un simple motif d’observation.

De façon perverse, nous accorderons des points à Ahn Byung-ki pour le jusqu’au boutisme certain de sa narration (si l’on excepte son open end ultra eighties), cohérent avec le choix de son héroïne dont la générosité trop tardive - et justifiée par le remord, et non un sentiment positif - ne peut suffire à échapper à une condamnation certaine. D’autres seront accordés pour sa très méchante imagination, ainsi que pour la propreté de la mise en scène. Mais pour ce qui est d’avoir une âme, ou ne serait-ce qu’une force, on repassera : APT. se suit, s’analyse avec un certain plaisir (au niveau de sa gestion des couleurs notamment) [1], mais ne se vit pas vraiment, dénué d’une originalité et d’une authenticité susceptibles de lui conférer un semblant de vie argentique. Un peu comme Ko So-yong finalement, dont la beauté, pourtant évidente mais trop distante, ne suscite aucune émotion véritable.

Akatomy | 4.06.2007 | Corée du Sud

APT. est disponible en DVD coréen (zone 3) sous-titré anglais chez Enter One.

[1On pourrait aussi revenir longtemps sur la vision globale des individualités d’un immeuble, dont le scintillement rappelle d’une certaine façon l’un des plans les plus intelligents d’Assassins de Kassovitz.

aka Apartment - 9:56 | Corée du Sud | 2006 | Un film de Ahn Byung-ki | Avec Ko So-young, Kang Sung-jin, Jang Hie-jin, Par Ha-seon, Yuko Fueki
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