Asako in Ruby Shoes

Ca vous surprendra peut-être venant de la part de quelqu’un qui s’épanche régulièrement sur les mérites des films d’exploitation en tout genre, qui affectionne particulièrement la débauche, les décalages et le "potentiel jouissif" de bon nombre de productions de seconde catégorie, et même les derniers Sophie Ngan... Mais je dois bien avouer que s’il est un type de films que je respecte plus encore que tous les autres, c’est bien le film "humain" - comprenez par là un objet cinématographique qui s’articule non pas sur une "aventure", avec un objectif aussi bien narratif que factuel, mais simplement sur des gens. Pour vous citer un exemple et pallier à mes lacunes théoriques et verbales, l’exceptionnel Good Will Hunting de Gus Van Sant est pour moi l’un des plus pertinents représentants de la catégorie que j’essaye maladroitement de délimiter.
Si je respecte autant ce type de films, c’est parce qu’il me semble qu’ils engagent un type de travail très différent d’un film d’action ou d’un film policier par exemple, qui peuvent s’appuyer pour assurer leur rythme sur des étapes de progression plus ou moins codifiées, et faciliter ainsi le travail d’écriture et de mise en scène. Le travail est à mon avis plus complexe, aussi bien du point de vue de l’écriture que de la réalisation, lorsque les seuls vecteurs d’un film sont les personnalités qu’il développe. Qui plus est, la réussite d’un tel projet n’est possible qu’à condition d’avoir accès à des acteurs de haut niveau, capables de porter le film à la force d’un jeu subtil et pertinent. Si je vous raconte tout ça, c’est pour tenter de justifier - certainement trop tôt dans cet article - pourquoi Asako in Ruby Shoes me paraît si réussi...

U-In (Lee Jeong-Jae) est employé dans une administration coréenne à Seoul. Le fait que le jeune homme ne semble pas avoir besoin - financièrement parlant - de travailler, explique peut-être le manque de sérieux dont il fait preuve dans l’accomplissement des tâches pourtant mineures qu’on lui confie. Toujours est-il que U-In donne constamment l’impression d’être ailleurs, voire même d’évoluer plus lentement que ses collègues. La véritable raison derrière cette apathie apparente est pourtant simple, puisqu’elle se résume à sa solitude. Volontairement isolé de sa famille, U-In n’a pour ainsi dire pas d’amis, et passe son temps à regarder des demoiselles dénudées sur Internet. C’est d’ailleurs sur la toile qu’il rencontrera Asako - pour la première fois ? -, sans pour autant pouvoir approfondir la rencontre, à défaut d’avoir une carte de crédit...

Aya (Misato Dachibana) est une jeune étudiante japonaise qui s’est fixée une deadline d’un mois pour mourir, en retenant sa respiration. Un suicide programmé qui doit avoir lieu au niveau de la ligne terrestre de "changement de jour", afin que les gens ne puissent déterminer si elle morte "aujourd’hui ou demain". Déterminée à réunir la somme d’argent nécessaire à cet ultime voyage, Aya accepte de poser pour un site internet à base de webcams interactives. Devant sa volonté de ne travailler qu’en matinée, les responsables du site l’appelleront Asako ("beauté du matin"). C’est une autre de ses volontés - celle de garder ses chaussures rouges - qui complètera son surnom : "Asako in Ruby Shoes"...

Je suis peut-être naïf, mais je suis perpétuellement impressionné par la capacité de certains réalisateurs à nous surprendre avec des histoires classiques. Pour ce faire bien sûr, la forme est beaucoup plus importante que le fond. Sans être expérimentale, celle d’Asako in Ruby Shoes est particulièrement intéressante, aussi bien en "temps réel" que rétroactivement, une fois le film bouclé.
La ligne temporelle qui nous emmène des premières aux dernières images de Asako in Ruby Shoes n’est pas complètement linéaire. U-In et Aya nous sont en effet présentés sur deux linéarités parallèles, par segments complets. Ainsi, plutôt que d’alterner régulièrement entre les deux personnages - et par conséquent le Japon et la Corée - E J Yong préfère passer de longues périodes avec chacun, quitte à remonter le cours de l’histoire lors des quelques transitions. Cet "asynchronisme" provoque une perte de repères souvent déconcertante, mais gagne en intérêt au fur et à mesure que l’histoire avance. Il augmente la distance entre deux personnages, dont la collision - souhaitée par U-In - semble longtemps improbable. D’une certaine façon, c’est la première fois qu’un réalisateur parvient à retranscrire aussi précisément le concept admis du "rapprochement par le biais de l’éloignement".

Pour réunir U-In et Aya à l’écran, le réalisateur utilise une interface électronique (celle du site de Asako/Aya). Dans ces moments silencieux, c’est U-In qui devient le réalisateur du film, en manipulant les quatre webcams qui le rapprochent de Aya. Ce faisant, E J Yong parvient à faire d’une relation a priori virtuelle une véritable relation : contrairement à un spectale diffusé de la même façon aux yeux de tous, le spectateur a l’impression - tout comme U-In - qu’Asako n’existe que pour lui. Même si Asako n’a pas conscience de l’existence de U-In, le rapprochement de leurs solitudes, au cours de ces scènes superbement pudiques, prend souvent des allures de complicité tacite.

Une autre originalité de la trame de Asako in Ruby Shoes, est qu’elle n’est rythmée par aucun véritable événement ; celle-ci se contruit en effet à l’aide d’une accumulation d’anecdotes et de détails, a priori anodins mais qui parviennent à construire d’authentiques personnalités, et participent par conséquent à une re-création de la vie à l’écran. Même si ces détails ne concernent pas directement U-In ou Aya (le bruit si particulier que fait l’amie d’Aya en buvant, par exemple), c’est par le biais des réactions des deux héros qu’ils prennent toute leur consistence.

Les réactions des deux héros... Dieu sait qu’elles sont nombreuses, parfaitement retranscrites par les deux acteurs principaux du film, le coréen Lee Jeong-Jae et la jeune japonaise Misato Dachibana.
Le premier est un acteur reconnu, dont nous avons déjà pu découvrir (et confirmer) le talent au travers de ses prestations dans Interview et The Uprising (Les Insurgés) aux côtés de Shim Eun-Ha, mais aussi dans le superbe Il Mare ou plus récemment dans Last Witness avec Ahn Seong-Gi (Musa, Nowhere to Hide). Jamais cependant nous ne l’avions vu si discret, si parfait dans l’économie de ses moyens.
La seconde est une débutante dans l’industrie du cinéma. Misato Dachibana possède une beauté toute particulière, évidente sans être classique, et étrangement apaisante - c’est d’ailleurs ce trait qui est remarqué par les responsables du site d’Asako, qui la placent (virtuellement) dans la blancheur immaculée de la neige en Alaska pour laisser libre cours à son étrange pouvoir "purificateur". Son visage semble souvent sur le point de se mettre en mouvement, comme si son personnage s’apprêtait à nous dire quelque chose, à nous livrer plus de clés pour saisir les raisons de son désespoir. Elle ne le fait que rarement, mais à chaque fois c’est comme si elle avait réellement parlé, transmis ses émotions au spectateur.

Asako in Ruby Shoes n’est pas le récit d’une fin, mais celui d’un commencement. Une longue introduction magnifique maquillée en conclusion, qui montre son vrai visage dans les derniers instants du film, après une suspension totale de l’image et du son. Au-delà de cette mort fictive, Aya parvient à renaître et permet au travail de E J Yong de prendre tout son sens ; une méprise s’éclaircit (U-In qui utilise Asako comme vecteur de ses fantasmes pour une charmante rouquine à laquelle elle ressemble, sans comprendre que c’est l’inverse - inconsciemment - qui motive ce désir de transposition), un lieu de rencontre virtuel devient un point de départ "physique", et une simple coïncidence prend dès lors l’apparence d’une merveilleuse destinée. Asako in Ruby Shoes, ou comment l’amour et la vie peuvent naître d’une curieuse pulsion de mort...

Akatomy | 26.02.2003 | Corée du Sud

Asako in Ruby Shoes est disponible en DVD coréen bien sûr, mais aussi en DVD et VCD et HK.
Attention toutefois, le VCD HK édité par Deltamac est plein-cadre...

Corée du Sud | 2000 | Un film de E J-Yong | Avec Lee Jeong-Jae, Misato Dachibana, Kim Gumija, Ren Osugi
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