Au Revoir l’été

J’avoue que je suis un peu embêté : le moins que l’on puisse dire, c’est que je n’ai jamais ressenti la moindre affinité avec le cinéma d’Eric Rohmer. Pourtant, de son titre – en français dans le texte – aux propres mots de Koji Fukada, il semblerait qu’Au Revoir l’été ne puisse exister en dehors de sa filiation avec le « souffle rohmérien », affirmée dans les pages du catalogue de la 35ème édition du Festival des 3 Continents, et que je m’apprêtais initialement à contredire. Ce n’est pas tant la Montgolfière d’or remportée par le film qui m’ennuie, que ma propre appréciation – et elle est grande – de cette superbe parenthèse entre deux âges. Au point de, peut-être, me contraindre à reconsidérer une animosité aussi ancienne que ma cinéphilie ? Remettons ça à plus tard quoiqu’il en soit ; car pour l’heure, il me suffit de rattacher l’importance que Koji Fukada donne au texte à son appartenance à la troupe Seinendan d’Oriza Hirata (cf le documentaire fleuve que Kazuhiro Soda lui a consacré, Théâtre 1 / Théâtre 2), pour éviter, un peu, l’écueil de ma propre contradiction.

Mikie (Mayu Tsuruta) profite d’un voyage de sa sœur pour venir s’installer quelque temps chez elle, à la campagne, dans un calme propice à l’achèvement de ses recherches ethnographiques. Elle est accompagnée par sa « demie » nièce Sakuko (Fumi Nikaidô - Himizu), fille d’une autre Mikie, qui doit pour sa part profiter de l’éloignement de Tokyo pour enfin s’adonner à ses révisions. Alors que Mikie retrouve Uchiki (Kanji Furutachi), un amour de jeunesse, Sakuko fait la connaissance de Takashi (Taiga), adolescent déscolarisé et réfugié de Fukushima, qui travaille dans l’hôtel géré par Uchiki. C’est la fille de ce dernier, Tatsuko (Kiki Sugino), qui apprend à Sakuko que cet établissement est en réalité un love hotel non déclaré ; une réalité, parmi d’autres, qui explique le peu d’affection que la jeune femme porte à ce père, dont tout le monde semble dire qu’il a toujours été un voyou, un « chinpira ». Tatsuko qui, pour sa part, convoite un universitaire plus âgé, marié et pourtant lui-même épris de Mikie...

Avec une géométrie émotionnelle d’une telle complexité, Au Revoir l’été semble sur le papier tout avoir du drame affectif classique, entre frustrations, inadéquations et tromperies, propice au passage de Sakuko, qui pose ses grands yeux souriants sur cet enchevêtrement, à l’âge adulte. Il y a toutefois dans la démarche de Koji Fukada, loin des quiproquos et de la théâtralité amoureuse, une volonté de tout atténuer, de donner à l’extraordinaire l’aspect de l’ordinaire, d’amoindrir les coïncidences et la cinégénie. Au travers de l’usage du 4/3 notamment, format standard qu’affectionne le réalisateur pour l’importance qu’il donne aux personnages plutôt qu’aux paysages et décors, mais aussi de la construction des protagonistes par un texte si précis et économe, qu’il donne corps, en creux et avec beaucoup de justesse, aux non-dits relationnels. Fukada incarne à mon sens explicitement sa démarche dans les derniers instants du film, lors de la prestation d’un mime qui, faisant irruption dans un restaurant, donne l’impression que le ballon de baudruche avec lequel il joue constitue un poids inamovible. A l’opposé de cette illusion, Au Revoir l’été est construit sur des émotions lourdes et complexes (l’ostracisation de Takashi, l’écueil amoureux de Sakuko, les déceptions masculines diverses de Tatsuko, les regrets de Mikie et Uchiki), auquel Fukada parvient à donner une véritable légèreté. Ses personnages, certes définis par ces émotions, n’en sont pour autant jamais lestés.

Le cinéma de Fukada, entièrement dénué de dramatisation, regarde ainsi ses acteurs – tous excellents - restituer un texte qui les asservit dans une parfaite illusion d’authenticité. Par le biais de l’absence de surlignage, narratif ou visuel, le concentré de vie et d’historicités d’Au Revoir l’été, passe non pas de l’exceptionnel à l’anodin, mais s’intègre simplement au réel. A tel point que, lors de certains échanges, c’est l’artifice cinématographique tout entier qui s’efface. On reconnaît bien là le travail de la troupe Seinendan, et son incroyable contrefaçon de la réalité. Une réalité forcément, que l’on aimerait faire sienne, portés par une nostalgie entièrement dénuée d’émotion négative. Car le travail de Koji Fukada permet que la présence rayonnante à l’écran de Fumi Nikaidô provoque non pas un languissement, mais un véritable apaisement.

Présenté dans la sélection officielle en compétition lors de la 35ème édition du Festival des 3 Continents (Nantes, 2013), Au Revoir l’été y a remporté la Montgolfière d’Or, ainsi que le Prix du jury jeune.
Remerciements à l’équipe des 3 Continents.
A lire aussi : deux entretiens avec Koji Fukada, l’un réalisé en octobre 2011, l’autre en juin 2010.

aka Hotori no Sakuko - ほとりの朔子 | Japon | 2013 | Un film de Koji Fukada | Avec Fumi Nikaidô, Mayu Tsuruta, Taiga, Kanji Furutachi, Kiki Sugino
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