Bai Ling

Bai Ling... Qui a assisté à une projection du merveilleux The Crow d’Alex Proyas et a depuis été capable d’oublier son visage ? Après des années de carrière américaine suite à des déconvenues avec le gouvernement chinois à l’occasion de son rôle dans Red Corner aux côtés de Richard Gere, l’actrice s’en revient en Asie à l’occasion du premier Category III réalisé par un metteur en scène, plus indépendant et artiste que ceux qui y oeuvrent d’ordinaire - en l’occurrence Fruit Chan. Rencontre avec une femme aussi généreuse que belle, tourbillon d’idées et de liberté.

La genèse de l’incarnation...

Je crois que je ne fais que peu de choix dans la vie. Je me contente de suivre le rythme de nature. D’une certaine façon, je pense que c’est le personnage de Mei dans Nouvelle cuisine (Dumplings) qui m’a trouvée moi, et non pas l’inverse, au travers du producteur, du réalisateur, du scénariste... Mei est une sorte de force mystérieuse ; c’est comme si elle avait pensé que je la comprendrais, qu’il serait amusant de danser avec moi, que je pourrais offrir l’extravagance, la folie et l’ampleur qui reviennent à son personnage. Aujourd’hui donc, c’est cela que je me dis, que c’est elle qui m’a trouvée. Bien entendu dans la vie on ne peut jamais savoir comment telle ou telle chose se produit, jusqu’à ce que, des années plus tard, l’explication devienne évidente. Dans les faits, c’est le producteur Peter Chan qui m’a contactée. Nous sommes amis et j’aime son film Comrades, Almost a Love Story, qui possède une sensibilité romantique très contemporaine. J’ai toujours voulu travailler avec lui. Je pense que tout arrive pour une raison : un jour alors que j’étais en train de manger des dumplings à Chinatown à Los Angeles, j’ai reçu un coup de fil. C’était Peter Chan. « Qu’est-ce que tu fais ? » « Je suis en train de manger des dumplings ». Il était étonné. « Ca te dirait de faire un film avec moi ? »

A l’époque j’étais sur le tournage de Lords of Dogtown. Peter m’a demandé quand j’étais disponible, mais m’a tout de même prévenue que son projet était un film d’horreur. Un film d’horreur ? J’avais du mal à imaginer les raisons de son choix. Il m’a rapidement raconté l’histoire, précisé qu’il n’était pas réalisateur sur le projet. Je lui ai dit « peu importe, c’est ton projet ». Parfois, il faut juste suivre son instinct. En arrivant à Hong Kong, j’ai appris que Fruit Chan, Tony Leung, Lilian Lee étaient impliqués... Cette dernière est étonnante, elle écrit dans un langage... vous ne parlez pas chinois, mais vous savez, la façon dont Mei s’exprime ? C’est très littéraire, une façon presque ancienne de parler. C’est presque de la poésie, ce qui donne une certaine sophistication au personnage, une intemporalité. Elle pourrait exister aussi bien mille ans dans le passé que mille ans dans le futur. Voilà donc, comment ça s’est passé : c’est le personnage qui a tout fait. Je l’ai suivi en me laissant porté par le vent, simplement.

A l’origine le scénario était très simple. C’était comme la version courte de quelque chose, à peine plus qu’un synopsis. Il décrivait simplement les thèmes et le langage. Je pense que tout s’est passé au cours du tournage, devant la caméra, dans l’instant. Comme l’histoire est très riche, il n’y a pas assez de temps dans un court-métrage pour tout raconter, bien que c’ait été l’idée de départ. Nous l’avons simplement tourné, et monté de deux façons : l’une courte, l’autre longue. De toute façon, peu importe que l’on soit face à un court ou à un long-métrage, celui-ci est toujours plus long qu’on le voudrait, on peut toujours lui retirer des scènes. Je n’ai jamais vu la version courte mais j’aime la longue. J’imagine qu’il manque beaucoup de choses dans la version courte, l’histoire ne peut pas y être racontée...

Les femmes de Nouvelle Cuisine

L’ « affrontement » entre les deux femmes de Nouvelle cuisine n’est qu’un élément évident de dramaturgie ; en réalité le film est bien plus profond que cela. Il parle de la recherche de la jeunesse, de l’âme, du temps qui passe, du sens de la vie, de l’amour, des relations homme-femme, de combien de temps celles-ci devraient durer, ce qu’elles veulent dire... et surtout de ce que la nature nous a donné, ce que nous sommes supposés être, et combien cela nous rend forts ou au contraire désespérés... C’est une histoire sur des âmes perdues dans le rythme infernal de la société contemporaine, qui présente une image miroir de la vie. On y aperçoit les recoins sombres de nos vies, ce que l’on refuse de voir, ou que l’on refuse de reconnaître quand bien même on le voit ; ce qui se cache derrière une femme et son mari, ce que leur langage dissimule, ce que recèle leur amour... Toutes ces choses constituent une espèce d’ombre qui accompagne les personnages. Le film parle aussi du concept de temps, qui n’a pas la même signification pour la nature que dans notre société. Si l’on pense dans les mêmes termes que la nature, la conscience de l’âge disparaît, on ne pense plus au fait que l’on vieillit, on ne se demande plus quel jour on est. Les choses dans la nature sont ce qu’elles sont, simplement, avec leur rythme de vie, et les gens n’ont pas cette approche. Nous ne sommes que des êtres. Ce qui doit changer change... si vous restez trop longtemps sous la pluie vous paraîtrez mouillé, mais lorsque le soleil se lèvera vous changerez à nouveau. Pour moi, on ne vieillit pas, on renaît chaque jour.

A propos de la beauté

Si l’on réfléchit de cette façon, notre société devient étrange : nous sommes formattés pour vieillir, dans un cadre où les gens pensent qu’il faut être jeune, et qu’être jeune c’est être beau. Ce qui, je crois, est faux. Aux USA je vois toutes ces femmes avec leurs énormes faux seins. Je ne trouve pas qu’elles soient naturelles et belles, alors j’ai demandé à des hommes ce qu’ils en pensaient ; ils ne le pensent pas non plus. Alors pourquoi ces femmes les ont-elles ? Parce qu’elle doivent tenter de plaire aux hommes. Mais d’où viennent toutes ces préconceptions ?

Dans le film, mon personnage est tellement libre... elle est contemporaine, moderne et sait jouir du moment présent. Par exemple dans la scène où elle fait l’amour au personnage de Tony Leung, je pense qu’il n’y a pas d’amour plus pur que cela dans notre société : un simple accord de passion. De façon presque animale, ce qui se passe en dehors de cet accord n’est pas important, il n’entraîne aucune obligation. Ils se permettent de profiter de cette pureté, de se perdre dans l’harmonie, dans la joie simple que peuvent connaître un homme et une femme. Je pense que c’est l’un des traits modernes de mon personnages, à la fois simple et très avance, simplement libre. Elle est sensuelle, sexy, son environnement lui importe peu et elle aime profiter, se caresser... se sentir Femme.

"Mei a été un personnage difficile à interpréter. Je pense que c’est le rôle le plus difficile que j’ai eu, parce que, même si elle existe désormais sur pellicule, sur papier elle n’était rien. J’ai demandé à Fruit Chan ce qu’il voulait faire d’elle, ce qu’il pensait de Mei. Il n’en savait rien ; personne ne savait qui elle était. L’interpréter, c’était comme rencontrer quelqu’un. Il y a une attirance, puis on fait un bout de chemin ensemble, on se rencontre dans une pièce somble, il y a de l’espoir, de la crainte, du défi, de l’amour, des déceptions, de l’érotisme... tous ces sentiments jusqu’à ce que l’on soit proche l’un de l’autre. Au cours de ce processur avec Mei, j’ai été perdue, impliquée, et dans cet amour j’ai été séduite mais aussi torturée. Je pense que c’est un personnage fantastique. Elle est un peu comme un maître zen. D’une certaine façon, elle teste votre intelligence. Car c’est cela la leçon du dumpling : bien que ce ne soit pas important pour elle, Mei attire des clients, leur offre la possibilité, vaine, de retrouver cette jeunesse qu’ils convoitent tellement. Mais, à la façon de l’héroïne du film, ils se perdent et deviennent des monstres. Madame Lee n’est qu’une âme perdue parmi toutes celles que nous croisons dans nos vies. Un peu comme ces gens à Hollywood qui passent par la chirurgue esthétique, essayant désespérément de paraître jeune... ces gens sont paumés ! La plupart des gens méritent le poison des dumplings car ils ne comprennent pas ce qu’est réellement la beauté. Alors bien sûr Mei peut paraître malfaisante, mais elle ne porte pas de jugement, ne se pose pas de question.

Jouer... sans jouer

Je ne réfléchis pas tellement. Parfois mon cerveau ne fonctionne même pas. Je fonctionne principalement à l’instinct car parfois réfléchir est un obstacle, cela vous éloigne de la vérité. Pour moi ce qui compte, c’est le sentiment, l’impulsion. Pourquoi Mei a envie de faire ceci, naturellement, pourquoi elle a envie de mettre telle chose dans ces raviolis, d’ouvrir une boutique... Elle est instinctive, comme moi. D’ailleurs même si l’on parle de jeu, je n’ai pas joué dans le film, je me suis contentée d’être là, les idées sont venues devant la caméra. Parfois j’aurais aimé faire une seconde prise mais nous n’avions pas le temps, et Fruit Chan me disait : « pourquoi ? Tu as déjà suffisament d’idées comme ça ». C’est un personnage fascinant, un peu maléfique, mais finalement pas tant que ça. Elle est un peu comme un professeur à l’école, qui vous ferait passer un test. Celui-ci vous provoque mais on ne peut pas dire que ce soit un poison, il suffit de le réussir. Pour les dumplings, c’est pareil. Il se peut que certaines personnes se rendent compte, juste avant de les manger, qu’ils n’en ont pas besoin, que le simple fait d’y être confronté leur enseigne une leçon.

C’est la société qui nous pousse vers ce genre de test, comme avec la chirurgie esthétique que je rencontre constamment à Los Angeles. Les femmes qui y ont recours ne sont pas belles, alors que si elles savaient vieillir avec grâce, elles le seraient. Car les rides ont une histoire, et c’est elle qui vous rend belle. Peut-être aussi que c’est un problème de la culture occidentale, qui me semble parfois incapable d’honnêteté. Lorsque je suis arrivée aux USA je suis allée à une fête. Sur place, un homme est venu me voir et m’a dit « je suis ravi de vous rencontrer ». Je l’ai pris de façon très personnelle, comme un compliment très fort, avant de me rendre compte qu’il disait cela à tout le monde ! J’étais presque blessée... Ce sont juste des cultures différentes. Il suffirait que les gens soient plus simples, plus innocents. A mes yeux, l’innocence et la sagesse sont le plus souvent très proches."

A propos de Southland Tales

"Je ressemble un peu à Greta Garbo, mais d’une façon très moderne, la cigarette à la main pendant que la caméra me suit... Le tournage me faisait un peu penser à un film de Fellini, quelque chose d’insaisissable. Il y a des acteurs de la vieille école d’Hollywood, de jeunes acteurs, des stars du porno et du catch... toutes ces forces réunies dans un même film, c’est vraiment étrange. Lorsque j’ai lu le scénario, je n’ai vraiment rien compris, mais j’ai hâte de voir le film. Quand j’ai rencontré Richard Kelly (le réalisateur, NDLR) pour la première fois, je me suis dit que j’avais de la chance de travailler avec un homme si intelligent, si jeune, si beau... Sur le tournage quand il nous parlait, il n’était pas vraiment là, mais ailleurs, pris dans le tourbillon de son film, dans Southland Tales..."

Lire aussi l’article sur Nouvelle cuisine.

Akatomy | 2.02.2006 | Hong Kong, Rencontres

Propos recueillis le vendredi 13 décembre 2005 à l’hôtel Costes à Paris, traduits de l’anglais par Akatomy. Remerciements à Céline Petit et Takeuchi.

"Pour moi, on ne vieillit pas, on renaît chaque jour."
Solo, Solitude
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