Bangkok Dangerous

Kong est un tueur à gages sourd-muet. Il vit avec Joe, "vétéran" de la même profession, qui ne travaille plus depuis qu’il s’est pris une balle dans la main droite, sombrant peu à peu - et volontairement - dans une déprime auto-compatissante. Depuis ce jour-là, Joe a d’ailleurs rompu avec Aom, la femme qui donne ses contrats à Kong et qui tient une boîte de nuit pour adultes au public principalement masculin. Incapable de communiquer, Kong voit sa vie bouleversée par l’arrivée de Fon, une jeune pharmacienne dont il tombe amoureux au premier regard. A partir de cet instant, l’équilibre précaire du trio va s’écrouler sous l’assaut d’une succession d’évènements inopportuns...

Comme c’est le cas pour la majorité des pays asiatiques, la Thaïlande connaît aujourd’hui un intérêt renouvelé du public mondial envers son cinéma. Pour l’instant, cet intérêt reste plus marginalisé que celui suscité par l’explosion coréenne ou le renouveau constant du cinéma japonais, et seuls quelques titres font le tour des festivals spécialisés : le très drôle et émouvant The Iron Ladies et son équipe de volley homosexuelle, Nang-Nak et ses fantômes mélancoliques, Les larmes de tigre noir qui fait beaucoup de bruit en ce moment, et, désormais, Bangkok Dangerous, qui avait déjà été présenté avec succès au cours de la dernière édition du Festival Panasia de Deauville. Film noir s’il en est, Bangkok Dangerous est surtout une leçon de mise en scène impressionnante, à rapprocher, d’une certaine façon, des films de Tsukamoto et de Darren Aronofsky.

Pour moi, il y a deux façon d’aborder la réalisation d’un film de genre. La première, classique, consiste à laisser la mise en scène accompagner discrètement les personnages et mettre en lumière, par de subtils jeux de contrastes (qu’ils interviennent par un jeu de lumière, de montage ou de cadrage), les rouages de leurs interactions. Cette approche laisse généralement la part belle aux acteurs, aux dialogues et au scénario. Bien que classique, elle n’est pas pour autant signe de facilité de la part d’un réalisateur et permet d’atteindre certains aboutissements cinématographiques, tels que le Casino de Scorcese ou, plus récemment, l’incroyable The Yards de James Gray.

La seconde, plus instinctive, s’affranchit plus largement des techniques de narration dites "traditionnelles" pour adapter la mise en scène à chaque personnage, à chaque situation, mais aussi aux différents présents de narration, en utilisant une gamme d’effets (sonores, de montages, de cadrage extrême) beaucoup plus large que celle utilisée comme dénominateur commun d’un genre donné. Vous l’aurez compris, si j’insiste sur cette différence, c’est parce que Bangkok Dangerous se situe très largement dans le haut du panier de cette deuxième catégorie, devenant dés lors un "film de réal", comme on aime à les appeler sur SdA (le fabuleux Time and Tide de Tsui Hark, sur lequel nous reviendrons très prochainement, donne d’ailleurs une nouvelle définition à cette catégorie particulière).

En effet, le premier long-métrage des frères Pang est un film de bruit, de couleurs et de fureur, qui se rapproche un peu, dans son approche nihiliste et sans concessions, de Menace II Society, le premier film de deux enfants terribles américains, les frères Hugues.
Mettant en scène un personnage sourd-muet, Bangkok Dangerous s’affranchit quasiment totalement d’une "continuité dialoguée", et ce dés le début du film. Et ce choix s’avère immédiatement pertinent. Pour situer les différentes époques de la narration, Oxide et Danny Pang varient les supports filmiques utilisés, la vitesse de montage, la musique, et atteignent une lisibilité parfaite, en dehors de tout débat linguistique et/ou nationaliste.

Depuis qu’il est tout petit, Kong a été incapable de s’exprimer autrement que par le biais de la violence, à laquelle il excelle, et ses tentatives de communication, notamment avec Fon se soldent irrémédiablement par un échec. Cette incapacité à exprimer des sentiments compéhensibles se ressent dans chaque tressautement de la caméra, véitable terminaison nerveuse de Kong dés qu’elle est centrée sur lui. Construisant toute la trame du film autour de la notion de "point de rupture" de chacun des trois protagonistes principaux, le film alterne les moments de bravoure (voir notamment la vengeance inévitable de Kong sur un groupe de mafieux) pour foncer tête baissée vers la conclusion du film, écho inexorable et magnifique de la scène d’introduction et de la fuite entamée par le travelling écarlate du générique.

Film puissant et véritablement novateur, même si l’histoire qu’il conte est loin d’être nouvelle, Bangkok Dangerous est une expérience cinématographique qui parvient à donner une épaisseur muette à des personnages denses et superficiels, riches et pauvres à la fois. Tape à l’œil, rageur, hystérique par moments et d’un calme insoutenable à d’autres, c’est un chef d’œuvre pessimiste qui risque très fort (en tout cas on le souhaite) d’acquérir rapidement ce statut résolument moderne de film culte. Et ce sans le moindre dialogue à décliner entre amis ! Uniquement par le biais du ressenti, d’une claque purement et simplement viscérale, qui vous laisse sur le carreau longtemps après la fermeture du rideau. Un grand bienvenu aux frères Pang, et à la Thaïlande !

Akatomy | 21.07.2001 | Thaïlande

Bangkok Dangerous n’est pour l’instant disponible sur aucun support.
Par contre, il devrait connaître une sortie en salles en France avant la fin de l’année, alors soyez vigilants !

"Rajout" du 16.07.03 : Bangkok Dangerous est sorti aujourd’hui sur les écrans français... ça c’est du report, non ?
Le film est par ailleurs disponible en DVD, notamment en Angleterre chez Tartan dans une édition (sous-titrée) plus qu’honnête si nous en croyons nos lecteurs.

Thaïlande | 2000 | Un film de Oxide et Danny Pang | Avec Pawalit Mongkolpisit, Premsinee Ratanasopha, Pathawarin Timkul, Pisek Intrakanchit, Korkiate Limpapat
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