Bangkok Nites

« Il y a quelque chose de pourri dans ce putain de paradis. »

Luck travaille comme hôtesse dans l’un des nombreux établissements de la rue Thaniya de Bangkok, spécialisée dans la clientèle des touristes japonais. Elle est l’une des jeunes femmes les plus appréciées, et ses émoluments font vivre les membres sa famille, dans un village de la campagne thaïlandaise. A l’occasion d’une soirée, elle rencontre un ancien client qu’elle n’avait plus vu depuis cinq ans et dont elle est amoureuse. Ozawa est un ancien des forces d’autodéfense, qui a notamment participé à une opération de maintien de la paix au Cambodge. Sans perspective dans un Japon en proie à la crise économique, il cherche un avenir meilleur en Thaïlande. Que vont donner ces retrouvailles ?

Katsuya Tomita est le contraire de ces cinéastes choisissant de faire un film à l’étranger pour bénéficier d’un environnement exotique. L’une des qualités de Bangkok Nites est de plonger le spectateur dans le microcosme de l’industrie du sexe de cette rue, comme le ferait un documentaire. Dans ce monde interlope se croisent chauffeurs, rabatteurs, dealers – l’un et l’autre n’étant pas incompatibles -, prostituées...

Si l’on ressent la sympathie du réalisateur pour ces princesses de la rue - il reste d’ailleurs très pudique à propos de leur activité, peut-être même trop – il montre sans fard les deux côtés du décor. Elles n’ont bien souvent que mépris et dégoût pour leurs clients japonais, dont le comportement est parfois ridicule.

En partant de cette rue de Bangkok au fonctionnement bien particulier, Katsuya Tomita va élargir le propos de son film. Celui-ci prend graduellement une toute autre dimension que celle de l’histoire de la relation sentimentale entre les deux personnages principaux. Il s’enrichit de l’interpénétration de cette histoire personnelle, en particulier du côté de la famille de Luck, et de la grande histoire.

La Thaïlande et la vie de ses habitants, mais plus globalement de cette région de l’Asie, ont été façonnées par les guerres. Ce pays est principalement connu en occident, mais aussi au Japon, pour être un lieu de villégiature, de plaisirs. Une direction économique, entraînant des conséquences sociales et sociétales, qu’il a pris au moment de la guerre du Vietnam avec sa transformation en base arrière pour les GIs en goguette.

Le fait qu’Ozawa soit un ancien militaire ne doit ainsi rien au hasard. A l’instar du capitaine Willard dans Apocalypse Now, le périple d’Ozawa au Laos et au-delà constitue aussi un voyage vers le passé. Celui de cette région d’Asie marquée par 40 ans de guerres à la sortie de la Seconde guerre mondiale. Il montre ainsi que l’histoire influence le présent et se répète. Dans ce pays où la croyance aux fantômes est encore fortement ancrée, le réalisateur appelle aussi le poids du passé en les faisant apparaître de façon récurrente et seulement devant Ozawa. Ce dernier est l’ultime avatar des nombreux combattants qui sont passés ou ont vécu dans cette région, puisqu’il est en même temps un de ces touristes qui voyagent désormais par millions en Thaïlande chaque année.

Le cycle dans lequel sont enfermés les personnages est d’ailleurs l’une des principales figures du film : Luck tombe amoureuse d’un soldat étranger comme sa mère avant elle, une de ses amies quitte la campagne pour être hôtesse à Bangkok… Un destin qui rapproche et éloigne le couple Luck-Ozawa. Mais d’autres forces centripètes s’exercent sur eux. « No money, no life », assène une très matérialiste Luck qui sait ce qu’elle veut. A l’opposé de l’idéaliste et dilettante japonais qui est à la recherche d’un paradis. La Thaïlande constituait déjà dans son œuvre précédente, Saudade, une sorte de monde idéal pour certains des personnages.

Le cinéaste japonais dénonce le pouvoir corrupteur de l’argent, en Thaïlande où de très jeunes femmes sont poussées par leur famille à travailler à devenir hôtesse dans les bars au risque de devenir séropositives, mais aussi aux Philippines et au Japon. Un des rappeurs japonais rencontrés par Ozawa au Laos raconte l’histoire d’un village agricole se vidant de ses jeunes, qui ne pensent qu’à l’argent.

Les apparitions fantomatiques fournissent certaines des plus belles séquences du film. L’aspect métallique de la photographie lors des nombreuses scènes nocturnes contribue à sa réussite visuelle. Si Bangkok Nites est ancré dans la réalité, celle-ci inclut également la beauté de la Thaïlande. Sans pour autant succomber à l’iconographie de carte postale.

Il est aussi porté par une superbe bande originale. Les chansons apportent un niveau de lecture supplémentaire : l’arrivée d’Ozawa et de Luck dans son village natal est illustrée par une chanson vantant la douceur de la vie à la campagne, où l’air conditionné n’est pas nécessaire.

Mais au-delà, la musique du film dégage de bonnes vibrations. Comme lors de ces déplacements qui ponctuent régulièrement le film : Luck rejoignant la rue Thaniya au début du film, la dernière partie du voyage vers son village de Nong Khai... Elle communique au spectateur le rythme de la vie des personnages et participe à la fluidité de la mise en scène de Katsuya Tomita.

Bangkok Nites sort sur les écrans français le 15 novembre 2017.

Japon | 2016 | Un film de Katsuya Tomita | Avec Subenja Pongkorn, Katsuya Tomita, Sunun Phuwiset, Chutlpha Promplang, Tanyarat Kongphu Sarinya Yongsawat, Hitoshi Ito, Yohta Kawase, Shinji Murata, Taro Sugano, Shinsuke Nagase, Apicha Saranchol, Marisa Tuntawee, Anchuri Namsanga, Dokoie Thonabood et Benny Wright
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