Barmak Akram

La sortie sur les écrans français d’un film afghan est un événement rarissime, et pour cause le pays est encore en guerre. Lors de l’entretien qu’il nous a accordé, le réalisateur de L’enfant de Kaboul Barmak Akram nous a parlé de son parcours d’artiste, mais surtout de la vision de l’Afghanistan qu’il a voulu montrer aux spectateurs occidentaux. Pour eux, ce pays se résume bien trop souvent au port de la burqa, au souvenir du commandant Massoud et aux taliban.

Sancho : Vous êtes cinéaste, mais aussi musicien. Pourriez-vous nous présenter votre parcours d’artiste ?

Barmak Akram : Je suis arrivé à l’âge de 14 ans à Paris et j’avais l’intention de faire des études d’ingénieur ou de médecin. Puis j’ai soudain changé de trajectoire pour passer le concours des beaux-arts. Je n’avais jamais peint et je me suis enfermé pendant les trois mois de vacances pour en faire. J’ai réussi le concours et c’est ce qui m’a encouragé à me lancer dans une carrière d’artiste, même si à l’époque je ne savais pas ce qu’était être un artiste. J’ai fait les beaux-arts, puis la section animation des arts déco car je considérais le dessin animé en trois dimensions comme l’avenir. Mais au bout d’un moment mon intérêt pour l’animation s’est amoindri en raison du manque de contact avec la réalité.

J’avais surtout envie de montrer la réalité de Afghanistan, l’histoire du pays archivée à travers le cinéma et le documentaire. A l’époque, je m’intéressais particulièrement au documentaire. J’ai donc étudié à la Femis, une école de cinéma, où j’ai appris à faire des films, ce qui fait qu’effectivement, j’ai plusieurs médiums à ma disposition. Cet éclectisme était un défaut jusqu’à il y a encore un an ou deux, où j’ai réussi dans chacun des domaines que j’abordais. Y compris la musique qui est une passion. Je suis totalement analphabète en musique, je joue pour mon plaisir personnel. J’ai eu la chance d’avoir des amis comme Matthieu Chedid ou Susheela Raman qui ont aimé ma musique et pris des chansons.

Vous avez beaucoup travaillé dans le documentaire. Pourquoi passer à la fiction ?

J’avais l’intention de faire de la fiction, c’est même pour cette raison que je me suis orienté vers la Femis, mais il est difficile de s’imposer dans ce domaine. Le premier film est presque un examen encore plus ardu que le concours d’entrée de cette école. Des producteurs doivent vous faire confiance pour vous donner les moyens – car le cinéma coûte cher – de faire un film. Or, l’Afghanistan et d’autres pays n’ont pas accès à cet art en raison du manque de moyens. Le cinéma est un art inexploité dans certaines régions. Certains pensent que le cinéma est mort, mais moi je dis souvent qu’il n’est pas encore né dans certains pays.

Je voulais participer à la renaissance, voire à la naissance du cinéma en Afghanistan. Mon film est le troisième long-métrage réalisé dans le pays depuis le départ des taliban après Osama de Sedigh Barmak et Terre et cendres d’Atiq Rahimi [1]. Il existe une place particulière pour le cinéma dans la culture afghane qui est très orale et très poétique. Elle peut donner naissance à un cinéma du même style.

Hors problèmes de financement, comment, concrètement, peut-on faire du cinéma en Afghanistan ?

C’est très difficile. Mon film est une coproduction franco-afghane, majoritairement française. Les Afghans ne disposent pas des moyens nécessaires pour faire du cinéma en 35 mm comme il se doit. Des films afghans sont réalisés, mais avec peu de moyens, notamment des petites caméras vidéo. Ils peuvent être bien, mais comme ils n’ont ni la structure, ni le savoir-faire, ces films ne dépassent généralement pas les frontières.

J’ai vu un programme de 5 courts métrages qui s’appelait Les enfants de Kaboul lors du Festival des Trois Continents à Nantes.

Oui, il s’agit de films que l’atelier Varan a réalisés avec des afghans sélectionnés là-bas dans le style du cinéma du réel. Vous avez pu voir combien les sujets sont abondants en Afghanistan. Il existe une vraie possibilité de faire du cinéma.

A propos du sujet, les derniers films que j’ai vu sur l’Afghanistan, ceux de l’atelier Varan mais aussi celui d’Hana Makhmalbaf, Le cahier, et enfin le votre, sont tous centrés sur les enfants.

Une chose est claire. Dans une guerre, il ne faut jamais oublier que les enfants et les femmes sont les premières victimes. Les hommes évidemment meurent, mais la vie est encore plus difficile pour les survivants. Un orphelin n’a qu’une envie à la limite, c’est de mourir. Il se retrouve sans défense et sans moyens car c’est le père qui assure la subsistance de la famille. Il finit dans la rue à mendier, à faire des petits boulots, comme laver des voitures, alors qu’il devrait étudier. Ces enfants et ceux qui naissent maintenant sont l’avenir de l’Afghanistan. Si on a vraiment l’intention de créer un avenir pour ce pays, au lieu d’envoyer des soldats, il serait plus utile de construire des écoles. Si les mêmes moyens dépensés pour faire la guerre l’étaient pour l’éducation, l’Afghanistan pourrait se relever plus rapidement.

Dans les films de l’atelier Varan, les enfants sont déjà adultes.

Pourquoi ? Parce que la responsabilité chez les enfants est tellement grande en Afghanistan que le petit frère de 10 ans doit veiller sur ses autres petits frères et sœurs. Et même si le père est encore en vie, il gagne peu d’argent. A l’âge de 10 ans, ils partent travailler pour apporter du pain à la maison. Ils sont adultes, dans le sens où ils sont travailleurs.

Quelle vision de Kaboul vouliez-vous présenter à travers ce film ?

Je voulais la vision la plus réaliste possible pour témoigner de l’état dans lequel Kaboul se trouve d’aujourd’hui. Dans un certain sens, je pense que mon film sera considéré comme un film d’archives dans 50 ans. J’avais le soucis de décrire les dégâts de trente années de guerre, dégâts matériels mais aussi mentaux. Mon personnage, le chauffeur de taxi, a vu son frère être tué devant ses yeux et a dû se marier avec la femme de son frère parce que c’est une tradition en Afghanistan. Sa vie est totalement liée à la guerre. Je souhaitais filmer Kaboul comme un personnage.

En Occident, la femme afghane se résume bien souvent à la Burqa. Quelle image de la femme afghane vouliez-vous montrer ?

Je souhaitais montrer les souffrances de la femme afghane et son silence sous la burqa. Effectivement, la burqa est au centre de mon film car une femme voilée abandonne son bébé dans un taxi. Or, comme elle est voilée, elle n’a pas d’identité. Comment la retrouver ? C’est aussi ce problème que je soulève : quelle est l’identité d’une femme quand elle n’a pas de visage ?

Je ne voulais pas non plus faire un film sur la femme afghane qui s’appellerait La femme sous la burqa. Ce thème aurait plus de succès commercialement parlant car la femme afghane est désormais réduite à ce stéréotype. Or, la question du port de la burqa n’est pas aussi simple que cela. La burqa n’est déjà pas obligatoire. C’est une chose acquise pour la liberté. Maintenant, si les femmes continuent de la porter c’est parce qu’il existe d’autres raisons, comme la crainte du retour des talibans et le manque de sécurité. En effet, si on veut faire du mal à quelqu’un en Afghanistan, on viole sa femme et il est déshonoré à vie. Elle permet de préserver l’anonymat.

A cause de l’insécurité provoquée par la guerre, la tradition de porter la burqa a été multipliée par dix ou vingt car toutes les conditions étaient justement réunies pour la porter, notamment un regain de religiosité. Quand on est démuni, il n’y a qu’une solution : croire. Résultat, la religion a pris beaucoup plus de place au cours de ces trente dernières années qu’elle n’en avait auparavant.

Avez-vous scrupuleusement respecté votre script ou avez vous intégré des évènements qui sont intervenus lors du tournage ?

Je tenais à avoir un scénario bien précis avec des dialogues au plus proche du langage parlé. Mais je ne souhaitais pas non plus fermer la porte à l’improvisation car pour moi le vrai cinéma est un cinéma d’improvisation. J’ai élaboré la structure du scénario avec l’aide de Jean Claude Carrière et d’Agnès de Sacy, mais de nombreuses situations imprévues ont été rajoutées au moment du tournage. D’autant plus que j’ai tourné avec des comédiens non professionnels au milieu de la population. J’ai intégré beaucoup d’heureux hasards. J’aime beaucoup par exemple la scène où Khaled sort d’un taxi avec l’enfant après avoir essayé de l’y abandonner. Un homme en vélo passe alors devant lui portant une longe tige métallique sur l’épaule et il y donne un coup de pied parce qu’il est énervé. Cette scène n’est pas du tout dans le scénario, mais elle montre aussi la force d’improvisation de mon comédien, qui n’est pas un comédien. Il travaille à mi-temps comme chauffeur de taxi et vivait sa vie. Il était très à l’aise et très naturel. Il ne faisait qu’être lui-même.

J’imagine qu’il n’y a aucun acteur professionnel dans votre film ?

J’ai passé plus de temps pour le casting que pour le tournage. J’ai fait un appel à la télévision à ceux qui voulaient jouer dans un film. Des centaines de personnes se présentaient chaque jour. Il y a eu une sorte de chaos total car les gens sont indisciplinés et voulaient passer en premier. J’ai pu choisir différents types de physiques dans la population pour montrer la diversité de l’Afghanistan. On peut y trouver aussi bien un Français, qu’un Indien, une tête d’arabe, de turc, d’ouzbek ou de chinois car il y a aussi des Hazaras. Il existe un métissage en Afghanistan comme il y en a rarement dans le monde. A travers mon casting, je souhaitais montrer des visages aussi bien occidentaux - les italiens m’ont d’ailleurs dit que Khaled ressemblait à un de leurs hommes politiques anti-Berlusconi - qu’orientaux pour montrer que ce sont des personnes comme nous tous, français ou occidentaux. Qu’ils ont aussi une vie, leur papa, leur maman, leurs petites histoires...

...ou une petite fille qui veut une poupée.

Comme toutes les filles. Ces aspects de la vie en Afghanistan sont négligés. Aucun reporter de la télévision n’a jamais fait un reportage sur une petite fille qui veut une poupée. On dirait que cela n’existe même pas à Kaboul.

Dans votre film, vous montrez un cinéma en ruine. Existe-t-il un cinéma en exploitation à Kaboul ?

Je montre le cinéma Ariana quand le chauffeur de taxi s’en va vers le commissariat pour le bébé. Il a été refait par les Français avec l’aide de Claude Lelouch et d’une association créée pour soutenir le cinéma afghan.

Remerciements : François Hassan Guerrar. Photos : Kizushii
Interview réalisée par Kizushii lors du 11 Festival du film asiatique de Deauville.

[1Prix Goncourt 2008 pour son roman Syngué sabour, il a collaboré au scénario de L’enfant de Kaboul.

"Certains pensent que le cinéma est mort, mais moi je dis souvent qu’il n’est pas encore né dans certains pays."
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