Bashing

Depuis quelques années, le nationalisme connaît un indubitable regain dans l’archipel, que ce soit à l’écran, avec des divertissements tenant davantage lieu de jeux d’arcade comme Bokoku no Aegis (2005), à l’ambigu Otokotachi no Yamato (2005) teinté de révisionnisme ; ou en politique, avec la popularité du populiste gouverneur de Tokyo et futur premier ministrable Shintaro Ishihara. Dans ce contexte délicat, toute voix dissidente à la pensée conservatrice dominante, et à plus forte raison fort critique envers ses compatriotes, peine à se faire entendre.

Le cas du francophile cinéaste et musicien Masahiro Kobayashi, dont le dernier film a eu les plus grandes peines à être distribué au Japon, nous rappelle ainsi combien il est épineux de se frotter au sujet de l’engagement en Irak du Japon, tout autant que ses troublantes conséquences pour ses otages rescapés. Sujet tabou, le harcèlement (bashing en anglais) dont ont fait l’expérience les trois premiers otages japonais de retour chez eux le 18 avril 2004, ainsi que celui de leurs familles, constitue le point de départ de la réflexion du cinéaste sur ses contemporains.

Prenant sa source dans l’actualité la plus récente, l’auteur nous conte les événements qui conduisent la jeune Yuko (Fusako Urabe), six mois après son retour, de continuer à faire l’objet de mépris, d’humiliations, et d’agression de la part de ses compatriotes, achevant ainsi de la plonger, elle et ses proches, dans un insoutenable sentiment d’isolement.

La sensibilité du cinéaste, grand amoureux de la nouvelle vague française et de Truffaut en particulier, l’entraîne tout naturellement vers l’intimisme et le minimalisme dans sa description des sentiments éprouvés par sa protagoniste. Montrant avec pudeur et retenue sa souffrance vécue au cours de l’accumulation des vexations qu’elle doit tout d’abord endurer (son licenciement, sa séparation amoureuse...), puis celle subie par ricochet, de son père (Ryuzo Tanaka) et de sa belle-mère (Nene Ostuka). On pourra certes critiquer le jusqu’au-boutisme du réalisateur tendant à faire du cas de Yuko une forme d’exemplarité martyrologique, mais cette détermination, trop rare dans le cinéma contemporain pour ne pas être louée, s’avère finalement un atout quant à la portée critique du film.

En effet, si celui-ci fait clairement référence à un fait divers symptomatique qui peut paraître choquant chez nous, il souligne toute la particularité de la société japonaise, tout en posant une loupe accusatrice sur ses défauts les plus criants. Comment un otage rescapé peux-t-il passer de héros, dans nos sociétés occidentales, fusse-t-il simple journaliste ; à l’état de paria, chez nos lointains voisins insulaires ? La réponse tient dans la place de l’individu dans la société. Éminemment centrale jusqu’à l’auto célébration chez nous, rouage au service du collectif au Japon, seule cette notion peut expliquer l’incompréhension de Yuko face à l’acharnement de ses compatriotes, lui faisant payer le prix de l’embarras vécu par la nation devant céder aux exigences terroristes. Mais au-delà de cette marginalisation victimaire, c’est aussi la notion de dette, régissant les rapports sociaux au Japon, qui incombe à la jeune Yuko. Cette dette, bien trop lourde envers la nation, elle ne peut l’assumer seule, et refusant la solution terminale - mais lâche - choisie par le père, elle préférera la fuite, seul salut dans sa quête d’identité.

Bashing fait indirectement référence à l’alignement du Japon, coupable de suivisme frileux, face à la position américaine en Irak. Sa participation au conflit par l’envoi de troupes non-combattantes, même si elle ne fait l’unanimité, ne soulève guerre de véhémentes protestations, comme ce fut le cas chez le voisin coréen par exemple, tout autant dépendant de la protection américaine. La faute à l’absence de contre-pouvoir politique depuis plus de trente ans, et la domination sans partage de la droite conservatrice. Comme le faisait remarquer le cinéaste Kôji Wakamatsu en évoquant ses tumultueuses années rouges lors de sa dernière venue à Saint-Denis (lire l’interview du réalisateur) : "Aujourd’hui les gens n’osent plus se révolter... personne s’ose protester contre la guerre en Irak au Japon". Cet état de fait, même s’il n’est pas exclusif, témoigne pourtant de l’absence cruelle d’une gauche réduite au silence depuis les années de plomb et leurs dérives sanguinaires (se reporter à l’affaire Asama).

Dans le contexte actuel, la France devenait dès lors le lieu privilégié et la terre d’accueil d’un film dépassant très largement toute ambition artistique. Sa sélection en compétition officielle à Cannes pouvait alors faire grincer des dents et de jalousie ses confrères aux lauriers plus étoffés - d’autant que, chose rare pour un réalisateur de cette génération, il s’agissait là du quatrième de ses films ayant obtenu les honneurs d’une projection cannoise -, et provoquer un déversement de bile âpre par la presse japonaise ; Bashing n’en était pas moins une oeuvre indispensable, tout autant sur son sol qu’aux yeux de nos sociétés occidentales, peu enclines à dépasser les habituels clichés exotiques véhiculés par l’archipel.

La portée politique du film ne doit pourtant pas occulter le point de vue d’un auteur dont le cinéma reflète certes une sensibilité européenne, mais non moins originale. Si l’on évoque souvent le cinéma français dans son inspiration, l’approche documentaire adoptée ici, par le biais d’un contexte social marqué par le monde ouvrier - des parents travaillant à l’usine -, c’est aux cinéastes anglais Ken Loach ou Mike Leigh, héritiers du “Free Cinema” social et engagé des années cinquante que l’on songe parfois, sans oublier celui des frères Dardenne, pour son remarquable travail en caméra portée, au cours duquel Kobayashi suit et scrute son héroïne avec empathie jusqu’à épouser ses moindres respirations et émotions.

La réussite de l’oeuvre, outre sa sensibilité retenue, réside dans son utilisation du paysage en contrepoint des émotions de Yuko. Délaissant les étendues enneigées qu’il affectionne tant, le cinéaste ne quitte pas pour autant la froideur à travers la rudesse d’une ville côtière de l’île de Hokkaido, miroir émotif et prolongement de la solitude du personnage. Le spleen poétique pointe alors devant l’horizon dense et bleuté d’un océan d’amertume.

Bashing, dans sa lente description de l’implosion du cercle familial, incapable de résister à la pression invisible qui s’exerce sur elle de la part de toute une nation, ne verse pourtant jamais dans le pathétique, révélant même le trait satirique de son auteur, à travers une scène où Yuko est ironiquement obligée de se nourrir d’un MacDo pour pouvoir manger.

Davantage qu’un réquisitoire pour ces otages victimes de harcèlement, Bashing devient une oeuvre universelle contre l’ostracisation des minorités ; un hymne à l’altérité et un plaidoyer pour un humanisme désintéressé, face à une nation qui a depuis longtemps érigé le succès économique comme moteur sociétal. Film d’apparence modeste, Bashing n’en est pas moins une oeuvre rare allant à contre-courant du conformisme cinématographique actuel, par un cinéaste qui ne craint pas de prendre des risques, autant artistiques que politiques.

Dimitri Ianni | 9.05.2006 | Japon

Sortie nationale le 14 juin 2006.
Site officiel du cinéaste : http://members.aol.com/sarumachi/
Site officiel du film (en japonais) : www.bashing.jp

Japon | 2005 | Un film de Masahiro Kobayashi | Avec Fusako Urabe, Ryuzo Tanaka, Teruyuki Kagawa, Nene Otsuka, Takayuki Kato
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