Be sure to share

Réhabilitation du père.

À peine remis de l’exubérance démesurée du chef d’œuvre dionysiaque que constitue Love Exposure, qui aurait laissé tout autre cinéaste panteler une bonne année, l’espace d’une pause salutaire, avant de se ressaisir d’une caméra ; Sion Sono enchaîne avec un film de commande complaisant, flattant l’image proprette d’une idole de J-pop locale en quête de légitimité artistique [1].

Coutumier du fait, puisqu’il avait préalablement cédé à l’appel de la Toei pour se frotter avec intelligence et parodie au genre du J-horror dans Exte (2007), Sono semble avoir mis en veille son sens du grotesque et sa verve poétique pour s’attarder sur l’intimité d’un drame familial décrivant la relation filiale entre un père (Eiji Okuda) atteint d’un cancer terminal et son fils unique, Shirô (AKIRA). Alors que ce dernier veille sur lui, se rendant quotidiennement au chevet de son lit d’hôpital après son travail, il découvre fortuitement qu’il est lui-même atteint d’un mal similaire, mais d’une gravité bien supérieure. Face au dilemme entre partage de sa douleur et préservation de ses proches, Shirô hésite...

L’on ne pourra certes imputer les défauts patents de son dernier métrage qu’aux seuls impératifs marketing et commerciaux en jeu, tant Sono sait comme nul autre pervertir le système et détourner les codes de la culture J-pop à des fins de critique sociale (Suicide Club, Exte ou Love Exposure). Takahiro Nishijima [2], le jeune héros vierge se muant en prince des pervers dans son précédent opus, tout débutant qu’il était, n’avait certes pas la stature d’AKIRA, mais n’en était pas moins d’une témérité redoutable dans la perversion d’une image aseptisée imposée d’ordinaire par les pontes de l’entertainement, gérant leurs poulains avec autant de cautèle qu’un candidat politique en campagne. De même on ne pourra attribuer au manque de moyens la faiblesse de sa mise en scène, tant l’auteur a démontré son habileté à puiser de ces contraintes créativité et sens expérimental, pour preuve le récent Hazard (2005).

Plus enclin à figurer au sein d’un gang de mauvais garçons arpentant le bitume de Shibuya, AKIRA semble bien décidé à édulcorer cette virilité exacerbée qui lui sied si bien. Benêt en costume ridicule dans Yamagata Scream (2009), il devient le gendre idéal, à la piété filiale poussée au degré de dévotion face à un père rigide et autoritaire dans Be sure to share. Sa doublure adolescente, peu crédible, illustre à coups de flash-backs, évocateurs du style narratif de Sono, les souvenirs d’humiliations de son enfance alors que son paternel officiait comme professeur d’éducation physique et entraîneur de foot de l’équipe du lycée. L’auteur y décrit un adolescent chétif, timide et réservé, peu enclin à la rébellion adolescente qui tourmente habituellement la jeunesse décrite par l’auteur ; et que l’on a peine à imaginer dans la peau du Shirô adulte, devenu responsable et mature, dissimulant faussement ses blessures d’enfance. Tout oppose la vision de ce jeune homme au grand cœur, avec les êtres pétris de doutes identitaires en proie à la révolte anarchique (Hazard) qui peuplent l’imaginaire du poète visuel.

Mais par dessus tout, souffle et mouvement manquent à l’appel d’une réalisation se contentant d’illustrer plus que de mettre en scène. Si la contemplation n’est pas non plus de mise, malgré les plaisants décors ruraux de la ville de Toyohashi (préfecture d’Aichi) où a été tourné le film, la réalisation trahit un service minimum qui tient plus du fonctionnariat que du bouillonnement créatif. Sono délaisse ainsi en partie la caméra portée, si idiosyncrasique chez celui qui avant de composer l’image, traque l’émotion et la fragilité chez ses acteurs ; pour des plans monotones au montage fade (notamment les scènes de dialogues). Seules les séquences de souvenirs, en particulier une courte rixe entre jeunes, redonnent espoir au spectateur. Un espoir vite anéanti par un développement long et bavard pour ne pas sombrer dans le home drama version téléfilm du vendredi soir. Et pourtant, l’auteur comme à son habitude, en signe le scénario, dont il infuse la matière par des éléments autobiographiques. Celui-ci vient en effet de perdre son propre père au début de l’année 2008. Un père avec qui il a toujours entretenu des rapports difficiles, à l’image de Shuji Teryama, autre artiste polymorphe qu’affectionne particulièrement le cinéaste.

Cette figure du père, quand elle n’est pas signe d’impuissance (Suicide Club), d’égoïsme (Noriko’s Dinner Table) ou d’absence (Exte) devient le réceptacle de rancœurs profondes, à l’image des pères abusifs de Strange Circus (2005) et de Love Exposure, qui vont bien au delà de la simple remise en cause du modèle patriarcal, cliché récurrent du cinéma Japonais contemporain. Avec Be sure to share, Sono semble sur la voie du pardon et de la réconciliation aboutissant à la réhabilitation de cette figure si critiquée. Mais il s’égare malheureusement sur la voie du sentimentalisme, certes pudique à l’image d’une guitare acoustique égrainant ses accords avec parcimonie. Pétri de bons sentiments, Be sure to share malgré son ode à l’amour filial, au partage et à la compassion, sans être ouvertement larmoyant ne convainc guère, manquant par trop de profondeur. Il suffit pour cela de s’attarder sur le traitement convenu de la mort du père. Comment peut-on, après des films tels qu’Ososhiki (The Funeral, 1984) d’Itami ou même plus récemment The Taste of Tea (2004), traiter la mort et le deuil de façon si convenue ? Un événement pourtant décisif du récit, dont seul le détournement d’un corbillard par son jeune protagoniste vient briser la monotonie, pour finir sa course dans un doux pathos qui ne parvient à retenir une sensiblerie débordante. On retrouvera néanmoins avec plaisir le visage gracieux d’Ayumi Itô, la petite amie de Shirô, éternelle adolescente Iwaienne (Swallowtail Butterfly, All About Lilly Chou-Chou) ; ou encore l’actrice et épouse du réalisateur de Tattoo Ari (1982) Keiko Takahashi, jadis héroïne Masumurienne (Asobi, 1971). Sans oublier l’immense Eiji Okuda, père bourru au visage renfrogné, dont la rigidité et la raideur sied ici parfaitement à la figure imposée par l’épilogue du récit. Rarement cadavre à l’écran aura semblé si vibrant de conviction.

A la veille d’accueillir Sion Sono en personne lors du Festival Voir L’Invisible à l’Écran de Saint Denis qui s’ouvre cette semaine, je vous invite donc à passer votre chemin devant ce mélodrame familial, pour vous précipiter découvrir deux des plus grands chefs d’œuvres (Love Exposure, Suicide Club) de cet auteur touche à tout, dont l’œuvre ne cesse d’accoucher de surprises repoussant toujours plus loin les frontières du possible cinématographique.

Dimitri Ianni | 5.02.2010 | Japon

Site officiel du film (en japonais) : http://chantsuta.gaga.ne.jp.

Be sure to share est disponible en édition spéciale double DVD au Japon chez Happinet Pictures, malheureusement sans sous-titres.

[1Il s’agit d’AKIRA, qui interprète ici le premier rôle du film. Il est l’un des quatorze membres du boys’ band EXILE, devenus de véritables superstars au Japon. Le groupe a remporté le titre de meilleur artiste de l’année lors des derniers Billboard Japan Music Awards et vient même de se produire devant l’empereur Akihito lors des célébrations publiques en l’honneur du vingtième anniversaire de son règne, en novembre dernier.

[2Ce jeune acteur est avant tout l’un des leaders du groupe de J-pop AAA (Attack All Around), composé de 6 membres et appartenant au même label qu’Exile, Avex.

aka Chanto tsutaeru, Chichi to ko no kizuna, ちゃんと伝える | Japon | 2009 | Un film de Sion Sono (Shion Sono) | Avec AKIRA, Eiji Okuda, Ayumi Itô, Keiko Takahashi, Toshiki Ayata, Denden, Mitsuru Fukikoshi, Jirô Satô, Tarô Suwa, Sôsuke Takaoka
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