Beautiful 2012

Beautiful 2012 est une série de quatre courts-métrages commandée par le Hong Kong Film Festival et destinée à être diffusée sur le site chinois Youku.com. Les quatre réalisateurs sont le sud-coréen Kim Tae-yong (You Are More Than Beautiful), le taïwanais Tsai Ming-liang (Walker), le chinois Gu Changwei (Long tou) et la hongkongaise Ann Hui (My Way). Difficile de dire si l’objectif initial était de proposer un panorama du cinéma asiatique contemporain : les quatre œuvres se trouvent au final être fortement différentes les unes des autres, le film de Tsai Ming-liang allant jusqu’à dénoter radicalement par son tempo, proche de ce qu’on peut trouver dans le domaine de l’art video [1].

You Are More Than Beautiful

Probablement la partie la moins intéressante du projet, You Are More Than Beautiful reste néanmoins agréable à regarder et dévoile une certaine sensibilité sur sa fin. Un jeune homme engage une prostituée afin de la présenter comme sa future femme à son père mourant. Lorsqu’ils arrivent à l’hôpital, le père est déjà dans le coma. La jeune femme va alors décider d’elle-même de quand même jouer son rôle, discutant « avec » le vieil homme et chantant pour lui. A travers ce jeu d’acteur, le fils va malgré lui réussir à énoncer quelques vérités qui le hantaient. Malgré sa chanson poignante, le film a du mal à sortir des fers de la semi-comédie romantique. Il s’agit en fait d’un court road-movie qui, on s’en doute, aurait facilement pu être étiré jusqu’à prendre la forme d’un long-métrage, probablement plus consistant et intéressant ainsi.

Malgré que You Are More Than Beautiful soit l’œuvre la plus longue du projet Beautiful 2012, Kim Tae-yong ne parvient pas à détacher ses personnages de l’idée qu’on se fait d’eux dès le départ. Sûrement plus apprécié par certains, nous considérerons ici You Are More Than Beautiful comme une simple entrée un peu fade face aux films suivants.

Walker

Walker pourrait bien être l’arme de destruction massive nécessaire au renouveau de l’industrie (cinématographique) hongkongaise. Lors de la présentation de Walker à Paris en novembre 2012, Tsai Ming-liang annonçait qu’il désirait quitter le cinéma fictionnel pour de bon et se diriger vers l’expérimental. On savait les films du taïwanais lents, parfois mutiques comme l’excellent Goodbye Dragon Inn : avec Walker, Tsai Ming-liang effectue un grand pas en avant puisqu’on pourrait résumer intégralement le film par « un homme ressemblant à un moine bouddhiste (Lee Kang-Sheng, forcément) marche extrêmement lentement dans les rues de Hong Kong. La nuit venue, il mange son hamburger ».

Le film commence sur l’image du moine, de dos, descendant des marches vers une rue très vivante. Les murs ravagés par l’humidité, le béton craquelé et la lumière au bout du couloir, tout nous donne l’impression que Lee Kang-Sheng s’apprête à passer de sa grotte monastique au monde contemporain. Le film donne constamment à voir deux vitesses, celle de la ville saisie de façon documentaire et celle de la figure mystique du moine qui la traverse (rappelons que le film est le prolongement d’une performance où Lee Kang-Sheng, marchant de la même sorte, provoquait le public et l’amenait à s’interroger sur son propre déplacement). Sa vitesse proche de l’immobilisme met radicalement l’acteur à part de la foule et du trafic effréné de Hong Kong. Les plans longs valorisent un rapprochement entre l’acteur et les éléments immobiles de la rue : pancartes, publicités, néons, etc... Un rapprochement à double tranchant puisque tantôt les petites annonces immobilières envahissant les murs sont ridiculisées par la dimension spirituelle du personnage, et ramenées au niveau de simples signes d’une société vouée à la décadence, tantôt l’univers urbain va participer à la mystification du moine, comme lorsqu’il descend une sorte d’escalier divin, en fait des marches émettant une forte lumière. Dès le premier plan, le personnage tient à la main un hamburger ainsi qu’un sac plastique qu’on imagine rempli de quelques achats alimentaires. Il y a une forte ironie présente dans l’idée même du walker et c’est pourquoi le kitsch des publicités hongkongaises se marie si bien avec le moine. Ainsi nous croiserons Andy Lau à cheval ou Aaron Kwok torse nu. Tsai Ming-liang attaque frontalement le cirque des médias hongkongais, hanté par ceux qui faisaient autrefois les beaux jours du cinéma de l’île. Goodbye, Dragon Inn était déjà un au revoir à une certaine idée du cinéma, symbolisée par l’œuvre de King Hu projetée dans un cinéma déserté. Walker prend de l’avance et annonce une certaine fin (la fin certaine ?) du cinéma HK. Ne nous y trompons pas : Walker n’est pas une attaque contre l’industrie hongkongaise, le film aurait d’ailleurs pu être tourné dans une autre grande ville, qui aurait alors exhibé ses propres symboles locaux. Il s’agit avant tout d’une critique de notre société contemporaine et de son rythme furieux, en même temps qu’une « déclaration de cinéma » d’un réalisateur amené par intime conviction à changer radicalement de style. Tsai Ming-liang a toutefois parfaitement conscience de ce qu’il fait, lorsqu’il encadre la photo d’Aaron Kwok (alors qu’on ne la devinait qu’au loin dans le plan précédent), ou qu’il filme certains lieux emblématiques de la ville.

Walker est une œuvre radicale qui pourtant ne se prend pas trop au sérieux et est ainsi constamment tiraillée entre rendre hommage aux choses filmées ou au contraire, les rejeter. Tsai Ming-liang aime ce qu’il voit et se permet ainsi de filmer les diseuses de bonne aventure des rues de Hong Kong, et cela avant d’inclure son moine dans le champ. Ce dernier n’est pas toujours le centre de l’image et c’est par son immobilisme qu’il nous invite à observer, ressentir la ville. Nous sommes comme ces deux individus qui, profitant que le moine soit immobile au sein de la foule, se placent à ses côtés pour prendre des photos des vieilles femmes : ils évitent ainsi d’être bousculés par le flux toujours incessant de badauds. Le moine est un corps qui attire, divise puis réassemble ce qui l’entoure. Voyez quand, placé au beau milieu de la route, il semble diriger tous les mouvements de la foule environnante. Cette dernière s’éparpille autour de lui avant de l’observer attentivement ; des regards que nous suivons naturellement, nous aussi spectateurs, dans un perpétuel aller-retour visuel entre le moine et le monde environnant.

Lee Kang-Sheng finit sa journée face à des boutiques fermées, aux grilles déployées. Il mange alors son hamburger tandis que résonne une chanson douce-amère de Sam Hui. Serait-ce une impasse ? Est-il arrivé trop tard ou trop tôt ? Difficile à dire, tant on n’aura jamais deviné l’objectif du moine. Walker se contente de proposer une nouvelle voie, indiquant ainsi qu’un changement est nécessaire. Tsai Ming-liang l’annonce : il s’apprête à bouleverser son cinéma, et sûrement que cela ne plaira pas à tous. L’important est de suivre la voie qu’on s’est choisie.

Long tou

Le troisième film est chinois et s’ouvre sur l’image d’un sans-abri traversant la route au mépris du danger, tirant derrière lui une suite de bidons en plastique. Le film est difficile à résumer puisqu’il s’articule autour de différentes catégories d’image : (faux) documentaire, instants « volés », parenthèses poétiques, et même un jeu sur les écrans présents dans l’image, etc. On s’en doute, Long tou a un certain côté fourre-tout mais qui au final fonctionne particulièrement bien. Une musique jazzy (au passage bien mieux intégrée à l’œuvre que la soupe qui sert de musique d’ambiance à You Are More Than Beautiful) et des enchaînements spatiaux logiques assurent une certaine continuité à l’œuvre : des individus dans un café aperçoivent une jeune fille par la fenêtre, on suit alors son chemin, de chez elle on voit un athlète s’entraîner, etc...

Le point central reste basé sur un dialogue entre trois personnages (une dame et un homme dans leur cinquantaine et une jeune femme [2]) qui discutent des notions de vie et de mort. La dame raconte que, dans sa jeunesse, elle et les autres enfants allaient battre à coup de bâtons les nouveaux nés abandonnés en lisière du village. La jeune fille demande alors, « pensiez-vous que cet enfant avait une âme ? ». Une question « insoluble » à laquelle va essayer de répondre Changwei Gu en captant des instants d’équilibre entre vie et mort, existence et néant : des bulles de savons, les pas lents d’un chat avant un son bond, le moment ou l’haltérophile parvient à maintenir la masse en l’air... Pendant ce temps, l’homme raconte comment il a dû abandonner sa maison face à l’arrivée massive des forces de police [3]. La jeune fille, elle, se demande ce qu’elle pourra bien offrir à son enfant. Les personnages semblent perdus, entraînés malgré eux par le flux de la société et ne pouvant pas prendre le temps de répondre à ces quelques questions nécessaires. Il en est de même du spectateur, perdu dans une suite rapide d’images : un femme (enceinte ?) semble pleurer en invoquant les dieux, un homme charge un pistolet et tire (dans la foule ?) , une autre fait l’amour... Chacun suit son chemin entre vie et mort et l’on retrouve finalement la figure du sans-abri. Depuis sa cachette on entend les sirènes de police résonner. Peut-être cette figure fantasmée du clochard représente-elle le seul personnage à même de prendre le temps, à l’abri de la société. Mais on en doute tant les nombreux petits chats blancs qui l’accompagnent semblent eux-mêmes inquiets quant à leur avenir. Dans les yeux des animaux de Long tou filmés en face caméra, on ne lit que peur et mépris envers l’homme qui filme.

Long tou est probablement un film assez confus, mais Changwei Gu convainc par une maîtrise évidente du rythme : chaque scène parvient à s’imposer et à nous donner un aperçu d’une population chinoise pliant sous la pression. A noter que Changwei Gu fait preuve d’un goût pour l’expérimentation (le film a été tourné sans scénario) assez remarquable quand on connaît son passé artistique (collaborateur régulier de Zhang Yimou et Chen Kaige), et qui se rapproche assez de certaines tendances du cinéma indépendant chinois contemporain. Une œuvre moins puissante que Walker mais résolument singulière.

My Way

Le film de Ann Hui se démarque par un sujet rarement abordé par le cinéma local : la transsexualité. Francis Ng, étonnant, est un employé de bureau qui décide de s’assumer totalement en femme et s’apprête donc à changer de sexe. Nous sont dépeints ses rapports finissants avec sa femme (qui, emportée par l’émotion, souhaite à son mari de mourir pendant l’opération) et son fils qui lui se réfugie sur son portable ou dans sa chambre, c’est selon.

Le film, par des scènes courtes, jongle assez habilement entre différents moments de la vie du personnage : sa femme découvrant qu’il se travestit, ses réunions avec des amies transsexuelles mais aussi les humiliations quotidiennes : des femmes qui s’échappent lorsqu’il se rend dans « leurs » toilettes, ses collègues qui l’ignorent, etc. Des situations qui visent à l’absurdité du réalisme, comme lorsque Francis Ng tente de s’ouvrir les veines, fait tomber la lame du rasoir sur le sol carrelé et ne parvient pas, pour un temps, à la ramasser tant elle est fine et le sol lisse. Finalement, il n’arrive qu’à s’entailler le doigt. Francis Ng excelle lorsque son personnage n’arrive pas à s’expliquer, à rendre des comptes à sa femme. Lorsque sa femme lui souhaite de mourir, il se remet à manger ses pâtes, feignant le désintérêt comme il le fait déjà au quotidien pour éviter le regard méprisant de la société. Mais il pleure finalement : Ann Hui continue donc de décrire des « gens ordinaires », analysant les instants du quotidien, cherchant à savoir qui joue quel rôle, et ce que cachent les carapaces de chacun.

Malheureusement le format court n’est pas celui qui convient le mieux à Ann Hui et le film n’échappe pas à l’emprise d’un certain réalisme classique. On ajoutera à ça une photographie un peu froide, mais qui a le mérite de mettre en valeurs les traits physiques des acteurs, en particulier ceux de Francis Ng qu’on devine sujets à transformation, pouvant changer radicalement d’un moment à l’autre. My Way n’atteint pas le très appréciable A Simple Life mais nous rappelle un temps où les artistes hongkongais pouvaient passer subitement d’une grosse production commerciale à un film d’auteur (toutes proportions hongkongaises gardées). En cela, la performance de Francis Ng est un dernier coup d’éclat de l’industrie HK, nous évoquant le Andy Lau de A Simple Life mais aussi le Aaron Kwok de After This Our Exile (tiens, tiens). Courte œuvre intimiste, My Way porte aussi sur la nécessité de faire un choix, et sur la puissance de volonté dont tout un chacun est capable. Le film de Ann Hui, et notamment grâce à la diffusion sur Youku, aura eu le mérite de relancer un énorme débat sur la question des personnes transgenre. Rappelons que la Chine Populaire interdit toujours l’apparition de personnages LGBT à l’écran.

Qu’est-ce qui au final relie ces quatre œuvres ? Chaque film porte sur la nécessité de faire un choix, qu’il se contente de l’annoncer ou qu’il donne à ses personnages les moyens de s’y atteler. Choisir ce qui est beau ou bon pour soi. C’est déjà beaucoup pour des œuvres aussi différentes stylistiquement, sans compter qu’on puisse douter de l’idée qui consiste à réunir des « réalisateurs asiatiques ». Ainsi, même s’il n’y a que Tsai Ming-liang pour s’extirper véritablement du lot, le projet Beautiful 2012 s’affiche comme un réussite franche et l’on ne peut qu’encourager, pour l’instant, la production de telles œuvres destinées avant tout à la diffusion sur internet.

Vincent Poli | 9.01.2013 | Hong Kong, Chine

Beautiful 2012 a été projeté au Hong Kong International Film Festival ainsi qu’au BFI London Film Festival. Walker a été présenté à Paris au cinéma Les 3 Luxembourg dans le cadre d’une rétrospective consacrée à Tsai Ming-liang. Les films sont visibles séparément et sous-titrés en anglais sur le site Youku.com :

Walker : http://v.youku.com/v_show/id_XMzg3MTU1ODMy.html
Long tou : http://v.youku.com/v_show/id_XMzkwNDI0OTI0.html
My Way : http://v.youku.com/v_show/id_XNDg1NDMxNjc2.html
You Are More Than Beautiful n’est par contre visible que par les chinois à l’adresse suivante : http://v.youku.com/v_show/id_XMzgzNDgwNjgw.html. Les autres devront trouver une autre voie !

[1Avec notamment un tempo qui en aura sûrement dérouté plus d’un, les commentaires chinois sur youku.com seraient à ce propos particulièrement probants.

[2Les plus familiers de la culture chinoise reconnaîtront peut-être l’écrivain Yan Lianke, la romancière Fang Fang et la jeune scénariste Yang Weiwei : http://www.chinesemovies.com.fr/films_Gu_Changwei_Long_Tou.htm

[3Yan Lianke raconte ses véritables mésaventures immobilières dans un article du New York Times : http://www.nytimes.com/2012/04/21/opinion/the-year-of-the-stray-dog.html?pagewanted=all&_r=0

Hong Kong / Chine | 2012 | Un film omnibus de Kim Tae-yong, Tsai Ming-liang, Gu Changwei et Ann Hui | Avec Gong Hyo-jin, Park Hui-soon, Lee Kang-Sheng, Yan Lianke, Yang Weiwei, Guo Fangfang, Francis Ng, Jade Leung
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