Big Bang Love Juvenile A

L’amour, force et constante universelle.

Un endroit dans l’espace, privilégié, d’où contempler l’histoire de la Terre depuis plusieurs points de vue, plusieurs maintenants, prvilégiant tel ou tel faisceau de lumière et donc autant d’éclairages, pour conter et percevoir une histoire... Cette omniscience intemporelle que Takashi Miike fait expliciter à Kenichi Endo en ouverture de Big Bang Love Juvenile A, est celle d’un réalisateur fait Dieu, observateur privilégié des Hommes et de ses protagonistes, à même de saisir les enjeux de l’une des forces constantes qui régissent notre univers. Difficile de dire si l’amour qui justifie l’existence du film est issue du Big Bang ; ce qui est certain c’est qu’elle résulte d’une étincelle que l’on peut choisir de prendre pour postulat, afin de donner corps et cohérences aux certitudes de la narration, de la même façon que les scientifiques s’acharnent à trouver une source unique à nos fondamentaux.

Le jeune Shiro est décédé, et c’est un autre jeune détenu, Jun, qui déclare être son assassin. Deux inspecteurs de police vont tenter de faire la lumière sur ce crime, recollant les fragments de l’historicité créée par les deux criminels juvéniles, incarcérés le même jour dans une prison intemporelle. Jun, androgyne accusé du meurtre de l’un des clients du bar homosexuel pour lequel il travaillait, d’un naturel calme, s’éprend dès le premier regard de Shiro, tatoué brutal et insolent, récidiviste, destructeur...

En dépit de sa célèbre variété, l’œuvre de Takashi Miike était jusqu’il y a peu marquée d’une caractéristique importante, souvent explicite : chacun de ses films était un cliché d’une époque, une histoire caractérisée par son appartenance. Un chaos maîtrisé est cependant venu perturber ces instantanés, sous la forme du chamboulement Izo : pluri-temporelle, cette histoire de l’Histoire n’est plus située dans une époque, mais plus largement dans une humanité. Une approche nouvelle et forcément plus riche pour un Miike toujours plus humaniste et, à sa façon, anthropologue. Ce procédé, Miike le réutilise avec un minimalisme englobant dans Big Bang Love Juvenile A, et ce autant visuellement que narrativement.

La prison juvénile qui accueille les vecteurs Jun et Shiro, incarne le reflet du point de vue multiple explicitement adopté par le réalisateur. Résolument fantastique, presque dématérialisée, elle se situe hors du temps et de l’espace, comme l’attestent aussi bien son environnement que l’exploitation judicieuse - puisque non-systématique - de décors suggérés à la Dogville. Ainsi la prison offre-t-elle une vue duale, à la fois tournée vers le passé et vers l’avenir. Le premier est incarné par la pyramide, immuable, censée s’ouvrir sur le paradis, tandis que le second est suggéré par la fusée à l’objectif indéterminé, lieu d’un voyage ou d’une exploration possible, ouverte. L’un reflète les actions passées des prisonniers, tout en incarnant au travers de sa nature de porte du paradis supposée, le choix de l’oblitération et de l’expiation éternelle, de la vie avec le péché. L’autre reflète la possibilité pour les criminels de devenir autre chose, de refaire le choix de la vie avec toutes les inconnues que l’équation comporte.

Le minimalisme figuratif retenu par Miike résonne aussi de cette dualité, comme dans cette vue globale de la prison, où seule la cellule de Shiro et Jun est matérielle, alors que les autres sont symbolisées par une délimitation à la craie. C’est peut-être parce que c’est dans cette cellule que se situe la matière de l’histoire, ou alors parce que l’emprisonnement autant que la liberté, ne sont rien d’autre que des vues de l’esprit. Ce qui est intéressant, c’est que cette absence régulière de matière - par moments, tous les décors sont résumés par de simples cubes - fait écho au choix cosmogonique de Miike, qui regarde un tableau dans lequel il peut entrer ou dont il peut ressortir à tout moment - les deux inspecteurs le font même explicitement. Ainsi comme dans la théorie du Big Bang, dont l’une des lacunes reste la notion du « rien ne se perd, rien ne se crée », contredite par l’absence de 4/5ème de la matière originelle dans l’univers et qui entraîne les réflexions sur les trous noirs et autre théorie des cordes, Big Bang Love Juvenile A est émotionnellement et psychologiquement complet - et donc humainement - sans jamais l’être physiquement. Son titre original - 46 milliards d’années d’amour - est ainsi pertinent, puisque le film résume par une histoire, elle-même simple bribe, l’incomplétude caractéristique et inexorable de l’humanité, à laquelle l’amour seule devrait pourtant suffire pour se satisfaire de son existence.

Bien que différent de ses prédécesseurs, Big Bang Love Juvenile A reste tout de même très cohérent avec l’ensemble de l’œuvre de Miike. Ainsi son approche de l’amour homosexuel est-elle semblable à celle mise en œuvre dans l’exceptionnel Blues Harp : Jun aime Shiro avec pudeur et respect, Shiro le protège avec violence, incapable d’exprimer ses sentiments autrement. Tous deux s’observent, se comprennent en dépit de leurs interrogations (qui ne servent qu’à confirmer ce qu’ils savent déjà), conservent une distance similaire à celle qui unit Chuji Yonashiro et Kenji Shindo. Le sentiment amoureux par ailleurs, est évoqué d’une façon similaire à celle employée dans Hazard City, au travers d’un papillon qui s’il s’esquisse, parfois même se pose, ne s’imprime jamais véritablement (il aurait pu devenir comme dans les aventures de Mario et Kei, l’un des tatouages de Shiro - à moins qu’il en soit issu ?), pas plus qu’il ne prend son envol.

Sans doute Big Bang Love Juvenile A, dont la complexité de mise en scène œuvre avant tout pour la simplicité de la lecture et de l’évocation amoureuse, est-il le film le plus beau - en tout cas le plus personnel - de Takashi Miike. Sa narration explosée, jeu habile et technique de morcellement, relecture et réécriture, fait la part belle à l’humain sans jamais perdre de vue la réalité criminelle, la violence de l’homme étant indissociable de sa propension à l’affection, l’amour, l’obsession. Big Bang Love Juvenile A est une tragédie révolutionnaire, double, aussi pessimiste qu’optimiste. Et Ryuhei Matsuda comme Masanobu Ando, épaulés par une équipe d’habitués de Miike, y sont exceptionnels, l’un d’ambiguïté délicate, l’autre de brutalité.

Big Bang Love Juvenile A a été diffusé en compétition officielle au cours de la 9ème édition du Festival du film asiatique de Deauville, où il semblerait qu’il n’ait pas été majoritairement apprécié. Le film est par ailleurs disponible en DVD au Japon, sans sous-titres, ainsi qu’en Italie, avec sous-titres italiens !

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aka 46-okunen no koi - 4.6 Billion Years of Love | Japon | 2006 | Un film de Takashi Miike | Avec Ryuhei Matsuda, Masanobu Ando, Shunsuke Kobozuka, Kiyohiko Shibukawa, Jo Kanamori, Kenichi Endo, Renji Ishibashi, Ryo Ishibashi, Jai West
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