Birdcage Inn

Après les échecs successifs - à la fois critiques et publics - de Crocodile et Wild Animals, personne ne veut produire le troisième film de Kim Ki-Duk. Qu’à cela ne tienne : Ki-Duk décide de participer à un concours organisé par la Korean Film Commission (KOFIC). C’est Birdcage Inn qui l’emporte, et qui va permettre au réalisateur de trouver grâce - enfin - aux yeux des coréens, et de rentrer sur la scène cinématographique internationale par le biais de nombreux festivals (Berlin, Montreal, Los Angeles...). [1]

Jin-Ah (Lee Ji-Eun) est une jeune prostituée de 23 ans, qui vient travailler au Birdcage Inn - une petite auberge située sur une plage délaissée à cause de la pollution. Son activité illégale permet aux propriétaires de nourrir leurs deux enfants. La jeune fille de la famille, Hye-Mi, ne supporte pas la présence d’une prostituée dans les murs de l’entreprise familiale. Peu lui importe finalement que le commerce tenu depuis toujours par ses parents lui permette aujourd’hui de faire des études, elle ne supporte plus de vivre les railleries de ses camarades au quotidien, et méprise la vie "facile" (à ses yeux) que Jin-Ah s’est choisie. Le père et le fils cependant, tombent rapidement sous le charme de cette jeune fille silencieuse et gentille, qui va perturber à jamais le cours de la vie de l’autre côté de la "porte bleue"... [2]

Maintenant que nous avons pu voir la quasi-intégralité de l’oeuvre de Kim Ki-Duk, il n’est pas difficile d’affirmer que Birdcage Inn y tient une place particulière - tout en s’y intégrant parfaitement.
Pour commencer, plusieurs points "thématiques" semblent devoir être soulignés. S’il semble que Kim Ki-Duk n’apprécie pas de livrer les clés de ses films (les éléments redondants sont pour lui une affaire personnelle, et il refuse de les expliquer - une attitude intègre et parfaitement défendable), on ne peut s’empêcher de les relier entre eux, par le biais de nombreux traits communs. Comme l’élément aquatique, par exemple...

Au début de Birdcage Inn, Jin-Ah arrive sur la plage avec pour seuls bagages un sac et le tableau d’une jeune fille lui ressemblant. Elle plante le tableau dans le sable (un peu à l’image de Crocodile qui accroche son tableau sous l’eau sur un pilier du pont "aux suicidés"), puis s’installe sur une chaise, les pieds dans l’eau. Rapidement, la mer se fait plus aggressive, et Jin-Ah finit par tomber de sa chaise : c’est comme si, au début de la narration, Jin-Ah n’était pas suffisament en paix, suffisament intégrée à ce nouvel environnement, pour être acceptée par l’eau, élément de calme et de renaissance commun à Crocodile, Wild Animals et The Isle.

Au fur à mesure que le film avance néanmoins, et que la relation entre Jin-Ah et Hye-Mi s’installe, Kim Ki-Duk recommence à placer les tournants positifs de sa narration au milieu de l’eau. Une étape intermédiaire nous montre la scène depuis la surface de l’eau - la caméra étant à moitié immergée seulement -, tandis que l’étape finale est perçue depuis un point de vue totalement immergé (comme les moments de sourire du personnage éponyme de Crocodile).
Comme liant de ces différentes scènes, un poisson rouge accompagne Jin-Ah. Tout d’abord indirectement par le biais de la prostituée sur le départ qu’elle croise en revenant de sa première visite sur la plage ; Jin-Ah la bouscule et le poisson que tenait sa "collègue" se retrouve sur le sable, privé de son eau : une image d’exclusion, d’inadaptation au milieu, qui complète parfaitement celle de l’héroïne tombant de sa chaise sous l’assaut des vagues.
Une fois installée, Jin-Ah essaye de se lier d’amitié avec Hye-Mi - une tâche rendue d’autant plus difficile par ses rapports avec le père et le frère de celle-ci. A ses côtés, un poisson rouge fraîchement acheté, vivant dans un aquarium - un microcosme qui symbolise celui de l’auberge. D’ailleurs, lors de sa première nuit de "travail" aux côtés du poisson, Jin-Ah fait eclater le sac contenant le poisson, manquant de le broyer dans sa main. Cette fois, c’est la prostituée qui refuse momentanément une intégration trop difficile pour elle. Lorsque Jin-Ah commencera à se sentir plus "acceptée", elle relachera le poisson dans la mer, et c’est presque du point de vue de ce dernier que nous seront montrées les dernières images immergées du film.

Le Birdcage Inn et ses habitants nous rappellent aussi, rétroactivement, la maisonnée de Eun-Ok, l’héroïne borgne de Address Unknown. L’handicap de cette jeune fille qui vit en exclusion est ici remplacée par la honte que l’activité de ses parents inspire à Hye-Mi. A l’image de Address Unknown encore, la distance qui la sépare d’un frère plus indépendant, motivé avant tout par son expérience personnelle dans ses relations avec la prostituée. Enfin, à l’image de bon nombre de héros du réalisateur - et en référence à la jeunesse de l’homme lui-même -, Jin-Ah est une artiste déracinée. Mais pour le reste, Birdcage Inn se démarque de l’oeuvre de Kim Ki-Duk par son optimisme "social".

Là où tous les autres films du réalisateur nous montrent en effet des exclus incapables de vivre avec leurs congénères, Birdcage Inn tente de diminuer des distances fictives de classe et de personnalité. C’est Jin-Ah qui sert de "dénominateur commun" à tous les membres de la famille, même si Hye-Mi incarne son "antagoniste" principale. Intelligemment, Kim Ki-Duk parvient à rapprocher les deux jeunes filles, nous montre Hye-Mi tentant progressivement - et péniblement - de se mettre littéralement dans la peau de celle qu’elle considérait au départ comme une moins que rien. La séquence où l’étudiante suit la prostituée dans ses pérégrinations finalement "quotidiennes", les rôles s’inversant pour nous livrer les mêmes scènes depuis le point de vue de Jin-Ah, en est une illustration simple et très belle, et se conclut par une réduction explicite, physique de cette distance sociale qui n’a pas lieu d’être.
A partir de ce point de contact (et non de "rupture" comme dans beaucoup de narrations), Kim Ki-Duk semble essayer à plusieurs reprises de couler définitivement ses personnages, mais ceux-ci sont tellement forts et vivants que le réalisateur en est incapable. Il cède alors à une vision d’une "famille" réunie, qui implique le spectateur comme interlocuteur direct (l’une des choses soit-disant "interdites" au cinéma) des sourires successifs des habitants du Birdcage Inn.

Superbement interprété (Lee Ji-Eun en tête), Birdcage Inn est comme Wild Animals un film très explicite quant à sa démarche humaine. Bien loin des maladresses de celui-ci cependant, Birdcage Inn ne se contente pas d’être le premier film véritablement optimiste - et ce presque sans aucune "distortion" de la réalité - de Kim Ki-Duk : c’est aussi, à mes yeux, son premier chef-d’oeuvre.

Birdcage Inn n’est malheureusement disponible sur aucun support.

[1Source : www.kimkiduk.com. C’est aussi de ce site que proviennent les images illustrant cet article et ceux sur Crocodile et Wild Animals.

[2Traduction littérale du titre coréen.

aka Paran Daemun - L’Auberge des passions | Corée du Sud | 1998 | Un film de Kim Ki-Duk (Kim Gi-Deok) | Avec Lee Ji-Eun, Lee Hye-Eun, Ahn Jae-Mo
Désir meurtrier
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