Blind Pig Who Wants to Fly

« Le film aborde avec sensibilité le racisme politique, c’est-à-dire le déni de l’identité culturelle de la minorité chinoise en Indonésie », peut-on lire dans le programme du Festival des 3 Continents, à propos du premier film du réalisateur indonésien Edwin, Bling Pig Who Wants to Fly. Une indication précieuse pour qui s’assied devant l’objet, deux fois primé à l’issue de la manifestation, puisque je doute que le spectateur lambda, dont il semblerait bien que je fasse partie, parvienne à en percevoir seul les objets et enjeux.

Pour qui sait que les dernières années du régime Soeharto en Indonésie furent marquées par des violences visant les Indonésiens d’origine chinoise, culminant dans les émeutes de Jakarta de mai 1998 dont de nombreuses images interviennent dans le film, le sujet de Blind Pig Who Wants to Fly paraîtra peut-être évident. Les autres se disputeront les indices distillés par le film, pour tenter de le rattacher à la présentation qui leur en a été faite. Lors de la scène d’introduction, qui filme, longuement, un match de badminton opposant l’Indonésie à la Chine, une voix off pose la question « laquelle est indonésienne ? ». Un problème d’identité que symbolise le fait de ne voir la joueuse indonésienne que de dos, qui porte certainement tout le message du film mais ne s’incarne jamais clairement, puisque nous non ne plus ne savons pas, tout au long du métrage, qui est d’origine chinoise et qui ne l’est pas. Seul le commentaire ultérieur d’une petite fille, exprimant la volonté de ne pas être chinoise lorsqu’elle sera grande et auquel fait écho le désir de paraître japonais de son copain de toujours, est à peu près explicite ; à condition là encore, d’avoir lu le mode d’emploi du film. Admettons.

Pour ceux qui souhaiteraient pouvoir aborder Blind Pig Who Wants to Fly sans assistance toutefois, et y déceler un quelconque propos, la tâche se complique largement. Difficile de dégager une unité quelconque, même culturelle, de l’assemblage de saynètes monotones qui composent le film, tracent les anecdotes d’une galerie de personnages étranges, d’un dentiste aveugle et monomélomane – nous y reviendrons dans un instant – à un couple homosexuel qui ne parvient pas à changer sa géométrie, en passant par une assistante désireuse de remporter la Nouvelle Star locale et autre jeune femme mangeuse de pétards.

Le problème est que les scènes ne sont ni particulièrement esthétiques ni drôles, que l’on a l’impression de vivre une private joke dont la chute nous échappe, que la symbolique du cochon est insaisissable ou alors justement, trop évidente dans son allégorie de désirs inatteignables. Et, surtout, que le motif sonore du film – le chant incessant de I Just Call to Say I Love You - est proprement insupportable. Évidemment, on peut voir dans ce karaoke, partagé par tous les protagonistes de cette histoire qui n’en est jamais une, dans toutes les combinaisons possibles, un espace communautaire et culturel, l’expression d’une minorité unie - si tant est qu’on nous a précisé qu’il fallait faire l’effort de les dénicher. Mais le plus simple est tout de même de se laisser agacer. D’autant que le partage culturel le plus explicite du film reste une sodomie humanitaire pratiquée sur le dentiste aveugle, agrémentée de masturbation, qui paraitra insolite et audacieuse à certains, inutile et pénible à d’autres.

Complètement dépourvu de contexte, Blind Pig Who Wants to Fly, qui méprise lui-même bizarrement l’identité qu’il souhaite défendre (peut-être est-ce en cela qu’il est justement censé être brillant ?), donne d’autant plus l’impression de s’adresser à une élite cinéphile en quête d’exception culturelle qu’il nous a été présenté comme tel lors de sa projection, symbole "évident" de l’immense talent qui frémit de nos jours en Asie du sud est. Son jeu de motifs sur-conscient devient dès lors un affront pour quiconque n’y décèle rien et, plutôt que de susciter la curiosité pour la culture délocalisée à laquelle il s’attaque avec singularité, le film finit par marginaliser le spectateur hors du secret, qui en vient à se considérer, un peu, comme un imbécile. D’aucuns dans le public du F3C comme partout ailleurs, estiment qu’un film auquel ils n’ont rien compris à la première lecture doit forcément être exceptionnel et novateur. J’accepterais pour ma part avec plaisir de rester dans l’ombre de leur abnégation, dans la foule des ignorants, tant que l’on brandira la seule singularité comme étendard de l’excellence, en marge de toute contextualisation à même de tendre la main au grand public plutôt que de le prendre, volontairement ou non, de haut.

Blind Pig Who Wants to Fly a été présenté en compétition au cours dela 31ème édition du Festival des 3 Continents (Nantes), où il a obtenu - et j’en aurais mis ma main à couper - deux prix : la Montgolfière d’Argent et le Prix du Jury jeune. I must be getting old...

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