Blind Shaft

La manifestation de Deauville aura été l’occasion d’un télescopage entre les deux extrêmes du cinéma chinois actuel. Les spectateurs ont eu l’occasion de voir le film quasi-officiel du régime - Hero de Zhang Yimou, présenté hors compétition -, et le film réalisé en sous-main, qui a fait une razzia sur les récompenses - Blind Shaft, mis en scène par Li Yang. Deux films aux qualités certaines, qui démontrent la diversité et la vigueur du cinéma chinois contemporain.

Trois hommes au fond d’un puits de mine mangent leur tambouille, leur conversation nous fait comprendre que deux sont des frères. Pourtant, sans crier gare, un des soi-disant frères et l’autre mineur vont assassiner à coups de manche de pioche leur compagnon, puis maquiller ce meurtre en accident. Une scène filmée sans concession ni voyeurisme, comme le reste du film, et qui plonge le spectateur au coeur de l’histoire. On le comprendra rapidement, aucun lien de parenté n’existe entre ces deux hommes, et le but de ce meurtre était de racketter le propriétaire de cette mine illégale. Song Jinming et Tang Chaoyang utilisent ce procédé peu moral pour faire vivre leur famille. Yuan Fenming, un adolescent de 16 ans, constituera leur proie suivante. Cet adolescent, à l’instar de dizaines de millions de paysans chinois, les "mingong" ou migrants, a été obligé de quitter son village pour subvenir aux besoins de sa famille.

Malgré la sauvagerie de leur acte, ces deux personnages, des "chinois ordinaires", se sont toutefois posés des limites. La perspective de faire passer de vie à trépas un adolescent leur pose un cas de conscience, en particulier à Song. Ces hésitations permettent au réalisateur de montrer que Song et Tang ne sont pas des personnages à une seule dimension - une épaisseur qui les rend malgré tout attachants. Ces derniers, tenaillés par leurs scrupules, cherchent cependant à les faire disparaître en "transformant" Yuan en homme. Une figure, qui devient récurrente dans le nouveau cinéma social chinois, fait alors son apparition, celle de la "shampouineuse" - elle aussi victime de l’évolution économique de la Chine, au même titre que Yuan. [1]

Mais décidément, tout ne s’avère pas si simple, l’adolescent se révèle attachant et partage les mêmes préoccupations qu’eux. Une partie de l’argent qu’il gagne sert à payer l’école à sa soeur. Une école redevenue un privilège en Chine, en raison de l’explosion des frais scolaires, et qui est au centre des préoccupations des trois personnages. Plusieurs fois, Tang houspillera Song car il dépense de l’argent pour Yuan, alors que cet argent pourrait servir à payer l’école de ses enfants... Yuan leur renvoie à la fois leur propre image et celle de leurs enfants.

Li Yang filme ses personnages au plus près, caméra à l’épaule, donnant une véritable énergie à sa réalisation. Son expérience de documentariste y trouve tout son intérêt. Les deux personnages principaux sont symboliques de la déliquescence morale qui touche une certaine frange de la population chinoise. Une société qui doit faire face à un individualisme croissant, et qui transforme les victimes en bourreaux. La thématique du film s’inscrit dans la lignée de tout un pan du cinéma chinois récent. Une des dernières illustrations présentées en France a été le film de Jia Zhang-ke, Plaisirs Inconnus. Blind Shaft, que l’on peut traduire par "Puits Intérieur", évoque à fois le monde de la mine, mais également l’abîme moral dans lequel Song et Tang sont plongés.

Le "Hero", le zéro et l’infini. [2]

Si Hero et Blind Shaft sont aux antipodes du paysage cinématographique chinois, tant au niveau de la mise en scène que des conditions de tournage, ces deux films abordent pourtant le même thème, la place de l’individu dans la société chinoise. La "morale" de Hero est que l’homme est zéro et qu’il peut être sacrifié si cela profite à la communauté. Une thèse qui est valable pour l’individu, mais dans le contexte actuel de la politique chinoise, elle s’applique également à Taiwan ou au Tibet. Une thèse qui prévalait précédemment en Chine tant sur le plan politique qu’économique. Aujourd’hui sur ce dernier plan, pour certains individus l’homme vaut zéro et peut être sacrifié, si cela leur profite. Li Yang dénonce dans son film le capitalisme sauvage, qui sévit actuellement en Chine, et les dérives morales qu’il engendre. Le Je est devenu l’infini et l’Autre, zéro.

Blind Shaft a raflé la quasi-totalité des récompenses du festival de Deauville 2003, version Asie... il est donc raisonnable de penser qu’il devrait connaître une sortie en salles !

Addendum - 01/10/03 : Blind Shaft est sorti sur les écrans français... le 1er octobre 2003.

[1Je dédicace ce texte aux quatre "shampouineuses" croisées dans une rue de Lhassa cet été et qui doivent disposer de ma photo dans leur salon.

[2Arthur Koestler, 1941

aka Mang Jing | Allemagne / Chine / Hong Kong | 2003 | Un film de Li Yang | Avec Li Yixiang, Wang Shuangbao, Wang Baoqiang, An Jing
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