Breathless

Sang-hoon, collecteur dans une petite organisation mafieuse, est un être de colère, façonné par la violence familiale qui a tué sa sœur, causé la mort accidentelle de sa mère et envoyé son père en prison alors qu’il n’était qu’un enfant. Taciturne, grossier et sans pitié, Sang-hoon ne s’exprime qu’en insultes et ruées de coups, qu’il assène à tous et toutes : enfants, débiteurs, passants, forces de l’ordre... Retenir ses coups, étouffer sa rage, serait pour lui une marque de faiblesse. Entre pourtant dans sa vie Yeon-hee, une étudiante qui subit la violence de son petit frère bon à rien, vit dans l’ombre de la mort de sa mère et s’occupe de son père, vétéran infirme de la guerre du Vietnam qui l’accuse de tous les maux. Incarnation en quelque sorte, d’une étape antérieure du chemin parcouru par Sang-hoon, Yeon-hee tient tête à cet inadapté social, trouve un terrain de communication dans l’invective, l’insolence, l’insubordination. Et, à sa façon, Sang-hoon se lie d’amitié avec la jeune fille, bouffée d’air frais dans la bulle de haine qu’il s’est lui même façonnée.

Breathless, premier film de l’acteur Yang Ik-june, est un portrait issu de sa propre plume, de la perversion des liens, filiaux et sociaux, par la violence. Son incarnation à l’écran – doppelganger en tout point opposé à la personne « réelle », drôle et souriante – est un véhicule de brutalité, qui vit un besoin de contact travesti, dans sa projection démesurée, en maltraitance. Et constitue le pilier d’une condamnation cyclique, inexorable.

Sang-hoon refuse de laisser sa colère lui échapper. Comment pourrait-il en être autrement puisqu’elle le définit ? Dans son comportement, envers son neveu et Yeon-hee, et même son ami et mentor, on a l’impression qu’il tente de définir les autres de la même façon, les poussant à se débattre, à hurler, à s’investir d’une violence similaire à la sienne. Tant que sa colère le définit toutefois, Sang-hoon fige le temps - émotionnel et non de narration, ici dissociés - à l’époque de son traumatisme, et condamne son cercle d’intimes, et son père a fortiori, qu’il bat régulièrement depuis sa sortie de prison, à n’exister que dans cette violence, sa vie propre mais aussi son ombre, sa culpabilité. La colère de Sang-hoon est tellement grande et constitutive, qu’elle est capable de stopper la vie de tous ceux qu’elle/il côtoie. Ainsi lorsqu’il croise Yeon-hee - à laquelle il est, sans qu’aucun des deux le sache, intimement lié – il participe, involontairement et toujours plus (notamment en forçant, sans le savoir, son frère à devenir comme lui), à l’enfermer dans la violence qu’elle cherche pourtant à fuir et oublier, notamment en lui offrant un terrain d’expression, dialogue improbable d’opposition. Cet être de rage, somme toute, est un véritable trou noir de vie ; un être littéralement « antisocial ».

La performance de Yang Ik-june devant la caméra – ainsi que celle de la jeune Kim Kkobbi, dont on aimerait que le sourire puisse éclaircir plus souvent l’écran - est forcément la clé de voute de l’édifice Breathless. L’auteur-réalisateur n’hésite jamais à remplir l’écran de son nihilisme, incarne sa négation avec une force terrifiante, très régulièrement traduite en coups. Le gros de la bande-son d’ailleurs, est rythmé par les grossièretés, le mépris et les coups portés sur les gens que la vie met au travers – ou ne serait-ce qu’à proximité malencontreuse – de son chemin. Les quelques intermèdes du film, sans insultes ni claquement de peau, sont sans son direct, uniquement accompagnés de musique. A chaque fois, les protagonistes, de loin, se perdent dans le paysage urbain, consomment, contemplent, se côtoient : redeviennent, d’une certaine façon, des animaux dotés de facultés sociales. La définition de l’humain, vue de loin, indicible ou, du moins, tue dans son esquisse. Mais la violence fait toujours son retour, tel un parasite, et l’emporte sur la rédemption de chacun, simplement parce que Sang-hoon l’incarne et lui survit, indissociable de la douleur dont il est, pour tous, le catalyseur, pivot de l’ensemble des relations du film.

Il ne fait aucun doute que Breathless, récompensée à juste titre du Lotus du Meilleur film lors de la dernière édition du Festival du film asiatique de Deauville, est une œuvre amenée à diviser. D’aucuns crouleront sous ses fulgurances, à la fois banales et éreintantes, tandis que d’autres – comme moi – seront impressionnés par la cohérence rigoureuse de cet opera prima qui tourne en rond mais jamais à vide, sur sa rage inestimable. Au point de réincarner, sans fin, une génération de violence dans celle qui lui succède ; l’une des plus belles sentences à laquelle le cinéma coréen nous ait condamnée depuis Sympathy for Mr. Vengeance.

Breathless a été présenté en compétition au cours de la 11ème édition du Festival du film asiatique de Deauville (2009), où il a remporté le Lotus du Meilleur film.

aka Ddongpari | Corée du Sud | 2008 | Un film de Yang Ik-june | Avec Yang Ik-june, Kim Kkobbi, Jeong Man-shik
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