Bubba Ho-Tep

“T.C.B, Baby.”

Qui l’eut cru ? Toutes ces années, Elvis était bien vivant. La preuve, c’est qu’il croupit aujourd’hui aux côtés d’un certain Bull Thomas, vieillard à l’agonie, dans leur chambre de la maison de retraite de Mud Creek, Texas, avec pour seule préoccupation son pénis, endommagé par une excroissance indéterminée. Lequel pénis d’ailleurs, le renvoie régulièrement à ses interrogations, à son passé : pourquoi a-t-il fait tant de mal à Priscilla ? S’il la revoyait, pourrait-il coucher avec elle ? Sa fille souhaiterait-elle le voir si elle le savait en vie, ou le laisserait-elle mourir seul, telle Callie avec son père Bull ? Toujours est-il qu’aujourd’hui, Elvis en a marre de se faire passer pour Sebastian Haff, identité qu’il a usurpée trente ans auparavant à son meilleur imitateur, qui l’a quant à lui remplacé pour le destin que l’on connaît. Mais son infirmière le prend pour un fou ; tous refusent de le croire. Tous ; sauf peut-être le seul homme à qui Elvis ne dit pas la vérité. Cet homme, c’est John F. Kennedy, aka Jack, aka Mister President, du sable dans le crâne et « teinté » en noir pour mieux être mis à l’écart... Les deux hommes s’ennuient à mourir - tout comme leurs collocataires - jusqu’à ce que Jack aperçoive un monstre, qui décime un par un les vieillards de la maison de repos. Serait-ce Johnson, désireux de l’éliminer une bonne fois pour toutes ? Des scarabées « gros comme des sandwiches au beurre de cacahuète et à la banane », ainsi que des hiéroglyphes grossiers sur les murs des chiottes des visiteurs, semblent plutôt indiquer la présence d’une momie mineure, en plein réveil...

Don Coscarelli, la cinquantaine aujourd’hui, est l’un des noms cajolés par les amateurs de séries B horrifiques typées eighties. Sa tétralogie Phantasm, aussi imparfaite soit-elle, incarne un certain idéal de l’indépendance cinématographique. Au croisement des univers italiens bisseux - avec notamment une petite dose de Fulci pour l’ambiance, le gore en moins - et des comédies fantastiques - juvéniles et adolescentes - des années 80, l’univers cinématographique du Tall Man [1] est réellement « autre chose », à la fois onirique, horrifique, violent, surréaliste... bref, Don Coscarelli est un homme d’idéal, une espèce de Jean Rollin sous acide, qui a consacré près de la moitié de sa filmographie à cette franchise détachée de toute considération marketing. Un auteur, un vrai ; comme le prouve à nouveau cette adaptation d’une nouvelle de Joe R. Lansdale, film « en marge » s’il en est, et sans aucun doute son véritable chef-d’œuvre.

“Ask not what your rest home can do for you. Ask what you can do for your rest home.”

C’est une insolence des plus respectueuses qui caractérise ce récit gériatrique, mélange de fantastique et d’humain comme tout conte devrait l’être. Et s’il prend pour héros des « vieux », c’est bien à tout le monde que ce conte s’adresse : aussi bien à ceux qui ont déjà des regrets (les plus âgés d’entre nous), qu’à ceux qui s’apprêtent à en avoir (les adultes), ou même à ceux pour qui demain n’est encore qu’un concept bien éloigné du moment présent, et pour qui les regrets ne peuvent exister (les enfants). Car Bubba Ho-Tep - que l’on pourrait renommer en gros « Momie Redneck » - est l’histoire de la dernière chance, du dernier combat à mener pour protéger son âme, aussi faible et vacillante soit-elle.

Son insolence donc, est celle d’un amour authentique, pour Elvis en particulier mais pour l’homme en général, qui se redécouvre en vieillissant et jette un œil différent sur son entourage et sur lui-même. Qui juge utile de sauver le peu de choses que constitue son quotidien et celui de ses « congénères ». Qui accepte de porter un regard pertinent sur son parcours, ses excès, ses erreurs, mais aussi de jauger les opportunités que la vie lui a offertes, là où il n’a vu que des accidents et autres évènements malheureux. Et qui, par conséquent, accepte que la valeur du moment présent, est la somme des valeurs de tous les moments qui l’ont précédé, bons ou mauvais.

Et Elvis lui, s’en pose des questions. Il reconnaît avoir tout foutu en l’air, abusé des drogues et de l’alcool, mais sait la chance qu’il a eu de réussir à disparaître à temps, pour renouer avec le semi-anonymat d’une célébrité - fût-elle empruntée... à lui-même ! - plus tranquille et mesurée. Si seulement il avait pu s’occuper correctement de sa famille... sans doute est-ce ce qui le pousse aujourd’hui à critiquer Callie, la fille de son défunt voisin de chambre, qui justifie tant bien que mal son absence à la maison de repos. Lui-même n’était pas meileur, mais il lui suffit d’un sursaut de vie - l’aventure -, immédiatement répercuté dans son bas ventre, pour comprendre qu’il lui reste encore une chance de l’être. Une chance d’aider ce vieillard, qu’il soit Kennedy ou non, qui est terrorisé à l’idée de voir son âme aspirée à travers son orifice rectal par une vieille momie. Une chance de protéger ses propres arrières au passage. Une chance de vivre sa vieillesse comme il l’entend, comme un être vivant et surtout humain.

« Eat the dog-dick of Anubis, you ass-wipe ! »

Cette chance, c’est ce que Coscarelli a le culot d’offrir à cet icône américain, Icare qui pourtant vit encore dans le cœur de tant de gens, jeunes et moins jeunes. Sa résurrection passe bien sûr par un second degré parfaitement dosé, mais l’opportunité mérite bien quelques égratignures tant elle est généreuse. Un redorage de blason remarquablement écrit, avec beaucoup de simplicité et d’honnêteté, et accompagné par un hommage musical merveilleux signé Brian Tyler. Tyler, dont on reconnaît les sonorités si particulières, qui s’était déjà illustré dans un autre hommage - postume et fictif - au King, dans le non moins magnifique Six String Samurai de Lance Mungia, et qui se dépasse ici pour accompagner Elvis dans ses errances en déambulateur et en fauteuil roulant. Faisant de chaque instant de vie un moment de bravoure, avec tendresse et respect.

Ce portrait si fin, bien entendu, serait impossible sans l’incroyable prestation de l’un des acteurs contemporains les plus sous estimés qui soient, Bruce Campbell. Méconnaissable, il est le King, incarnant enfin cette ombre qui planait sur son personnage de la trilogie Evil Dead, jusque dans le très explicite « Hail to the King » qui sert de titre à l’une des piètres déclinaisons de Ash en jeu vidéo. A ses côtés, tous les acteurs sont remarquables, de Kennedy (très drôle Ossie Davis) à l’administrateur de la maison de repos (nul autre que Reggie Bannister, LE Reggie des Phantasm), en passant par d’autres amis de la famille Coscarelli, tels Heidi Marnhout (Phantasm IV : Oblivion) et Bob Ivy (cascadeur sur Phantasm III et IV, et acteur dans le IV, qui incarne ici la momie).

Bubba Ho-Tep respire tout entier la passion authentique, l’amour de l’homme et de ses travers - bref, la vie. Et du coup je ne peux m’empêcher de conclure sur une opposition à mon article précédent (Narc de Joe Carnahan) : si Narc est un chef-d’œuvre "mort", Bubba Ho-Tep est quant à lui un chef-d’œuvre on ne peut plus vivant !

Akatomy | 11.01.2005 | Hors-Asie

Bubba Ho-Tep est disponible en DVD zone 1 (NTSC) édité par MGM.

[1Angus Scrimm, que l’on a pu retrouver récemment à plusieurs reprises face à la belle Jennifer Garner dans Alias.

USA | 2002 | Un film de Don Coscarelli | Avec Bruce Campbell, Ossie Davis, Reggie Bannister, Ella Joyce, Heidi Marnhout, Bob Ivy, Larry Pennell, Daniel Roebuck,Daniel Schweiger, Harrison Young
Désirs volés
The Bodyguard
Antiporno
Dernier train pour Busan
Hôtel Singapura
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Dummy Mommy, Without a Baby
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