Buddha Mountain
aka Guan Yin Shan - 观音山 | Chine | 2010 | Un film de Li Yu | Avec Sylvia Chang, Fan Bingbing, Chen Po Lin, Fei Long, Jin, Fang Li
Buddha Mountain

Loneliness should not last forever.

Le principal intérêt de jouer les festivaliers, est de s’exposer à une vaste palette de procédés cinématographiques - narratifs, visuels et auditifs - en l’espace de quelques jours et beaucoup de projections. Alors que certains films montent le volume à 11 pour tenter d’ancrer leurs griffes dans le spectateur, pendant et au-delà de la séance, d’autres au contraire se maintiennent volontairement à la limite de l’audible pour conquérir un espace plus intérieur. Plus rares sont les œuvres qui osent jouer sur un juste milieu, terrain neutre entre le global et l’intime, et délaissent tout excès au profit d’une justesse sans emphase. Pour preuve, si la sélection de la treizième édition du Festival du film asiatique de Deauville déployait autant de d’esbroufe que d’austérité – avec beaucoup d’efficacité dans les deux -, un film seulement, à mon sens, parvenait à faire vibrer cette corde intermédiaire. Buddha Mountain, dernier film de l’auteur-réalisatrice Li Yu (Lost in Beijing), génère ainsi une onde émotionnelle simple, étonnamment profonde et durable.

Nan Feng (Fan Binging), Ding Bo (Chen Po Lin) et Fei Zao (Fei Long), jeunes adultes à l’indépendance proclamée et tranquillement en marge du système, doivent quitter leur immeuble délabré à Chengdu. Ils trouvent alors domicile dans l’appartement à partager de Chang Yue Qin (Sylvia Chang), une ancienne chanteuse d’opéra. La cohabitation, à premier abord, a tout d’un choc générationnel. Pourtant, au fur et à mesure que cette relation à quatre dévoile ses secrets, les failles qui séparent les protagonistes de leurs familles ou de leurs passés, échos émotionnels du tremblement de terre qui a dévasté la région en 2008, créent un terrain doux-amer inattendu, où les membres de cette famille recomposée tentent de se reconstruire, ensemble.

Alors que le film s’ouvre sur les préparatifs de Nan Feng, en passe de monter telle Ringo Shiina, sur la scène d’un bar avec un porte-voix, et se prolonge dans l’expression de sa violence – elle se fracasse une bouteille sur le crâne avant d’imposer un baiser sanglant à une jeune femme, pour impressionner les mauvais garçons qui rackettent le volumineux Fei Zao – on se dit que Buddha Mountain a toutes les chances de s’échouer sur le rivage des films de jeunes, pêchant par excès d’attitude et de nightlife. Pourtant, rapidement, Li Yu se défait du ton de cette ouverture, et délaisse tout excès marginal pour se consacrer au tableau mesuré de la rencontre entre ses trois jeunes protagonistes et la grande dame Sylvia Chang. Désaccords et tromperie rythment alors ce quotidien dépareillé, jusqu’à ce que la réalisatrice dessine les contours de la blessure de Chang Yue Qin, dont le fils est décédé dans un accident de voiture.

La maladresse de Nan Feng, Ding Bo et Fei Zao, qui subtilisent les économies de leur propriétaire et lui emprunte sa voiture accidentée, plaie encore ouverte de son traumatisme maternel, laisse alors naturellement la place à une prise de conscience ; de gentiment désœuvré, le trio devient humainement responsable. Et trouve dans la consolation de Chang Yue Qin, matière à se reconstruire eux-mêmes. Cette consolation est donc aussi consolidation, comme symbolisé par cette entreprise partagée, volonté de remettre d’aplomb un temple détruit par la secousse de 2008. Une façon, explicite, de créer un espace spirituel commun, de complétude et d’apaisement.

Ce chantier émotionnel, Li Yu le rythme avec pudeur, de rires et de larmes, sans jamais verser dans le vulgaire ou le mélodrame. Les échanges s’effacent régulièrement en faveur de proximités partagés en silence, rêveries musicales contemplatives à bord d’un train et autres transits émotionnels. Et ce n’est que lorsque sa reconstruction s’achève, que l’on prend la mesure de la force tranquille de Buddha Mountain. Le film résonne d’une émotion sincère, ne caricature ni n’abuse aucune réalité, et nous rappelle combien la vie, lorsqu’elle est partagée, peut être belle – comme l’ensemble de ses protagonistes. Fan Bingbing et Sylvia Chang, féminités complémentaires, fille, mère et amies, sont assurément magnifiques ; mais Chen Po Lin et Fei Long sont tout aussi beaux, dans leur retranscription d’une humanité souvent tue, indécise et imparfaite.

Buddha Mountain a été diffusé au cours de la 13ème édition du Festival du film asiatique de Deauville (2011), en compétition officielle.

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