Campaign 2

L’ultime scène de Campaign 2 constitue une bonne métaphore du film. Revêtu d’une combinaison de protection, Kazuhiko Yamauchi, candidat aux élections municipales de la ville de Kawasaki, s’adresse à ses électeurs à l’extérieur d’une gare, puis à mesure que la caméra s’éloigne, sa silhouette se fond dans le décor et ses paroles se noient dans les bruits de la ville. Dans ce plan séquence, un style qui a ses faveurs, Kazuhiro Soda montre des japonais qui vaquent à leurs occupations quotidiennes et ignorent superbement les mises en garde du candidat. Le vide du désert, où le prêche est sensé se perdre, a été remplacé ici par l’agitation de la jungle urbaine. Plus le documentariste recule et s’enfonce sous un passage couvert et plus l’image s’assombrit, écho de la menace invisible qui plane sur ce quotidien.

Six années se sont écoulées depuis qu’armé de sa caméra Kazuhiro Soda a suivi Kazuhiko Yamauchi lors de sa première campagne électorale. Il se présentait alors sous la bannière du PLD, le parti conservateur qui a largement dominé le paysage politique japonais de l’après-guerre. Kazuhiko Yamauchi a depuis pris un virage à 180 degré et décidé d’être un candidat indépendant et de faire une campagne a minima. Cette élection se déroulant quelques jours après le tremblement de terre et la catastrophe de Fukushima, les circonstances exigent de faire de la politique autrement. Kazuhiko Yamauchi est partisan de l’interdiction du nucléaire - que son ancien parti a toujours défendu [1] - mais il veut aussi dire au revoir à la campagne de papa. Elle consistait pour l’essentiel à faire entrer le nom du candidat dans la tête des électeurs, notamment via des camionnettes bardées d’affiches et de haut-parleurs circulant dans les rues.

Le premier Campaign comprenait une dimension comique, qui a pratiquement disparu dans sa suite. Et non sans raison, le pays traverse alors l’une des pires crises de son histoire récente. L’ex-pion du PLD s’est trouvé deux chevaux de bataille des plus sérieux : l’interdiction du nucléaire et la mauvaise santé de la démocratie du Japon. Il va ainsi jusqu’à demander aux passants, non pas tant de voter pour lui, que de voter tout court pour faire entendre leur voix ! Comme il l’explique plus tôt, reprenant la formule d’un écrivain américain [2], les mauvais dirigeants sont élus par les bons citoyens qui ne votent pas.

Fidèle à sa méthode de ne pas fournir d’explications, mais laisser les intervenants et les images parler par eux-mêmes, la caméra de Kazuhiro Soda capte dans un formidable raccourci l’apathie des Japonais vis-à-vis de la chose politique [3]. Lors d’une énième distribution de tracts à la sortie d’une gare, les passants, conformément à leur habitude, dédaignent les accepter dans leur très grande majorité. Puis, une personne distribuant des échantillons apparaît dans le cadre et miracle, pratiquement tout le monde, même les candidats, les acceptent !

Cette campagne est aussi l’occasion pour le cinéaste de montrer l’impact de la catastrophe de Fukushima - l’éléphant dans la campagne dont aucun autre candidat ne parle pour reprendre l’expression anglo-saxonne - sur la vie quotidienne au Japon. Un magasin précise via une affiche dans sa vitrine qu’il est ouvert même si les lumières sont éteintes, tandis qu’un restaurant avertit les passants que son eau vient de Tokaido. Si Kazuhiko Yamauchi en parle car il s’agit de son principal argument de campagne, ce sujet ne fait l’objet d’aucun débat entre les candidats, ni aucun autre sujet d’ailleurs. Pourtant, si les lois électorales sont restrictives et ne permettent pas de distribuer des tracts évoquant les politiques que les candidats souhaitent appliquer, elles n’empêchent cependant pas la tenue de débats.

Ces précisions nous sont apportées par le candidat du parti démocrate qui s’adresse au documentariste afin de faire passer le message qu’il est aussi contre ces restrictions. Opportuniste ou sincère, impossible de savoir. Parmi les 10 règles que Kazuhira Soda s’est imposé pour réaliser ses documentaires, il refuse d’inclure des commentaires pour donner des explications aux spectateurs. Kazuhiko Yamauchi, insider devenu outsider, dans ses propos et ses échanges avec ses proches et ses concurrents, est un commentateur de choix sur le fonctionnement des élections au Japon.

Il permet aussi au réalisateur de dresser le portrait d’un pays sans véritable débat démocratique au niveau local, même sur les sujets les plus essentiels. Hors sans celui-ci, un bulletin de vote glissé dans une urne ne fait pas une démocratie.

Kizushii | 13.04.2014 | Japon

Campaign 2 a été présenté au 36e Festival du Réel dans le cadre de la compétition officielle.

[1Le gouvernement japonais a adopté, vendredi 11 avril 2014, une nouvelle politique énergétique qui enterre le projet « zéro nucléaire » du précédent gouvernement qui avait décidé une mise en sommeil progressive des centrales nucléaires après la catastrophe de Fukushima en mars 2011.

[2George Jean Nathan.

[3Elle se traduira par un taux de participation inférieur à 50% pour cette élection.

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