Candyman

« I had a (bad) dream... »
(ou comment un Slasher à priori anodin se révèle, en fait, être une implacable étude des crises communautaires pourvoyeuses de peur et de répression.)

Ce qu’il y a de bien avec le Slasher, c’est qu’il y en a pour tous les goûts. Stimulés par la nécessité de faire « plus » que leurs prédécesseurs, les créateurs de ces monstres contemporains se sont acharnés à trouver des concepts nouveaux aboutissant à un crescendo voué de facto à finir dans le n’importe quoi. Actualisation plus ou moins pertinente du croque-mitaine d’antan, les tueurs fous se sont vus rivaliser de backgrounds traumatiques divers (la psychanalyse du café du commerce est passée par là entre temps) jusqu’au non-retour : mongolien noyé par la faute de surveillants libidineux (Jason de Vendredi 13), vétéran du Vietnam (Rosemary’s Killer), transsexuel humilié (Sleepaway Camp), orphelin par la faute d’un Père Noël psychotique (Douce nuit, sanglante nuit), dégénérés consanguins (Mother’s Day)... la liste est non-exhaustive mais permet déjà de piocher son chouchou homicide. Genre universel aux perspectives thématiques énormes, le Slasher s’est pourtant vite noyé dans les eaux troubles du puritanisme le plus réactionnaire (« tu bois, tu fumes, tu baises : tu meurs ») ne laissant à l’amateur qu’une petite poignée de classiques (Halloween, Les griffes de la nuit, Candyman, Scream). Ce qui fait mal, vu son film-matrice, le bien nommé Halloween qui dès la base lançait une tentative de métaphysique Hégélienne appliquée au film d’horreur (Qu’est-ce que le « mal » ?). C’est dire qu’enchaîner avec Vendredi 13 et sa mère de famille obsédée par l’idée de zigouiller du jeune décadent posait déjà la première pierre de la tombe du genre.

Lorsque Clive Barker et Bernard Rose se pointent en 1992 avec leur Candyman, le genre ne subsiste plus que par des franchises crachant ignoblement leurs poumons (Halloween en est à son cinquième, Vendredi 13 à son neuvième, Freddy à son sixième... un véritable holocauste fomenté par Hollywood envers ses teen-agers). Ils tentent alors de l’approcher différemment, en renforçant le psychologique et en ancrant leur histoire dans une certaine réalité sociale, tout en jouant sur la démythification préalable, et ce bien avant Scream. En tout cas, c’est comme ça que le film fut perçu par la critique de l’époque qui, gloria alléluia, daigna être indulgente envers cette péloche au demeurant bien sanglante. Peut-être était-ce du à la présence au générique du minimaliste Philip Glass (magnifique bande originale) ou à la mise en scène esthétisante (mais pas chichiteuse), allez savoir, mais bon, le film fut apprécié. Et là, je dis non, je dis que ce que Barker et Rose ont pondu, c’est bien plus que cela. Ce dont ils ont accouché, en pleine période du boom du film de ghetto (Colors, Boyz’n the Hood, Do the Right Thing...), c’est d’une des plus pertinentes paraboles sur la création, le mécanisme, la pérennité et les conséquences du système de ghettoïsation. Ce qu’aujourd’hui en France nous venons de connaître sous l’intitulé des « événements de banlieues » (il faudrait se pencher sur la substitution du terme « événement » à celui de « conflit, guerre ou révolte », cf : mai 68, l’Algérie, les banlieues...) a déjà son explication dans ce film d’une lucidité et d’une intelligence admirables. Explication.

Belle jeune femme blanche aux cheveux blonds comme une mannequin de pub pour shampooing, Helen travaille sur les légendes urbaines pour sa thèse universitaire. Un jour, un échantillon statistique lui relate le mythe de Candyman, un croque-mitaine noir venant zigouiller d’un coup de crochet bien placé quiconque prononce son nom cinq fois d’affilée devant un miroir. Ce même Candyman, selon la légende, était le fils d’un ancien esclave du XIIIè siècle devenu riche propriétaire grâce à une invention qu’il avait fait breveter. Elevé dans les plus prestigieuses écoles des Etats-Unis, il finit par devenir un peintre reconnu et apprécié pour ses portraits de l’aristocratie américaine. Jusqu’à ce qu’il tombe amoureux d’une de ses modèles, une jeune fille blanche de bonne famille qui en tombera enceinte. Finis les privilèges, une vindicte populaire menée par le père de la belle aboutira à son lynchage atroce : amputation de la main émancipatrice ayant caressé l’interdit et flagellation à base de ruches d’abeilles, ce jusqu’à la mort. De plus en plus intéressée par cette légende profondément ancrée dans les ghettos noirs urbains, Helen va, à travers ses investigations, parvenir à la démythifier, à la ramener à la réalité. Mais une fois cette tache accomplie, le boogeyman, pas content de s’être ainsi vu nié, va venir la poursuivre de son crochet rouillé, tuer tout son entourage (en amenant de fausses preuves de sa culpabilité) et l’entraîner avec lui dans le monde nébuleux mais pourtant vivace de la rumeur. Une histoire déjà fortement diabolique, à la maîtrise dramaturgique indéniable (elle repose sur le principe plus que casse-gueule de la mise en abyme) et que Barker et Rose mènent de main de maître du début à la fin. Mais passé le premier degré d’un suspense horrifique d’excellente facture, le sous-texte tissé par les auteurs tout au long du film laisse pantois le spectateur averti.

Ce qu’ils développent réellement dans ce film, c’est bien l’origine de la rumeur urbaine du « noir assassin » et ses effets à long terme sur l’ensemble de la société. Concrétisation virtuelle et pourtant présente (puisque crue et relayée) de la racaille de banlieue, le Candyman représente à lui seul la communauté Afro-Américaine qui trouve en son croque-mitaine les résonances à sa situation (la ghettoïsation due à sa non-acceptation par la classe blanche, en gros le « racisme » même si le film est plus fin que ça) mais également les causes de la pérennité de cette situation (la rumeur que tous les noirs sont des assassins). Et ce qu’Helen fait véritablement en démythifiant le Candyman, c’est bien d’amputer cette communauté d’un repère et d’un poids social. Une partie de leur identité brusquement retirée, que va t-il leur rester maintenant, à part la misère ? En bonne analyste extérieure à la situation, Helen n’en a cure. Mais ce qu’elle ne sait pas, c’est que loin d’avoir débarrassé le monde d’une crainte en plus, elle l’a en fait voué à sa contamination. La contamination de la peur à l’intérieur de la société toute entière. Toute la seconde partie du film expose ce mécanisme implacable de la peur : événements trompeurs, incompréhension, analyses sommaires, rumeurs, paranoïa... chaos. Emportée par la vengeance du Candyman, Helen deviendra au final le prototype de cette peur de l’autre menant les sociétés occidentales modernes au tout sécuritaire. Des sociétés où l’on ne peut plus faire confiance à personne puisque l’image du « bien » (connaît-on un mythe de la pureté plus tenace que celui de la « femme blonde » ?) devient soudain synonyme de menace.

Au travers de symboles plus que parlant sans jamais être lourds (les abeilles représentant tant le miel doucereux du mythe réconfortant que la piqûre brutale et « injustifiée » : peut-on trouver meilleure métaphore explicative de la « crise des banlieues » actuelle ?), de dialogues jouant perpétuellement sur un double-sens brillant (Candyman, à propos de son « statut » : « Je suis une rumeur. C’est une situation bénie, crois moi. On suscite des murmures au coin des rues, on vit dans les rêves des autres. On n’est pas obligé d’être. » Faut-il rappeler les bruits courants sur les soit disant sauvageons ? A propos d’Helen qui se trouve être la « réincarnation » de son amour perdu : « Ça a toujours été toi, Helen. » Soit la femme blanche comme cause et vecteur de la situation actuelle des noirs dans nos sociétés : antagonisme physique absolu créateur de peur et de racisme, sans doute aussi la crainte inconsciente que l’on retrouve souvent chez les fachos indécrottables du mâle noir pervertissant cette pureté immaculée, et enfin projection réactionnaire d’une société décadente vouée au multi-ethnisme, au multiculturalisme par ses enfants métis), Barker et Rose ont réussi à créer le premier Slasher placé sous l’égide d’une sociologie brillamment représentée par Debord (relire son article sur les émeutes de Watts dans « La planète malade ») et Bourdieu. Rien que ça ? Oui, rien que ça. Une analyse plus profonde de chaque scène permettrait d’en asseoir la pertinence, du travelling aérien et entomologique du début au cloisonnement individuel final. Les deux bougres ont également prouvé qu’une fois de plus, le cinéma fantastique est bien le lieu privilégié de combats et de réflexions passionnants sur notre monde. Candyman est un film majeur, un film beaucoup trop en avance sur son temps. On peut maintenant le juger à sa juste valeur et tirer les conséquences de la sonnette d’alarme enclenchée par ses auteurs il y a dix ans de ça. « I had a dream » a dit un célèbre pasteur. S’il avait vu le cauchemar que c’est devenu...

René Gateau | 3.04.2006 | Hors-Asie
USA | 1992 | Un film de Bernard Rose | D’après une nouvelle de Clive Barker | Avec Virginia Madsen, Tony Todd, Xander Berkeley, Kasi Lemmons, Vanessa Williams, Ted Raimi
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