Chaos

Un homme et une femme sont en train de terminer leur repas dans un restaurant. Alors que l’homme règle l’addition, sa compagne le remercie pour le déjeuner et sort du cadre. Quand l’homme rejoint l’extérieur, la femme n’est plus là. De retour à son bureau, il reçoit un coup de fil d’un homme lui annonçant qu’il détient sa femme en otage et qu’il souhaite toucher un premier montant de 30 millions de yens avant d’aller plus loin. L’homme met la police sur le coup. Changement de point de vue. Il se trouve que la femme a elle-même orchestré son kidnapping. Mais pourquoi ?

Ne vous inquiétez pas, je ne ne viens pas de vous vendre la mèche de Chaos : ce serait bien trop facile si ce pitch pouvait résumer le film dans son intégralité. Ici, il ne s’agit que des dix premières minutes. Le reste est entre les mains d’un scénariste tordu et d’un réalisateur talentueux.
L’intérêt de Chaos, dont l’intrigue de fond demeure tout de même relativement courante dans le cinéma noir, c’est qu’il constitue un puzzle tout autant scénaristique que cinématographique. En cela, les dix premières minutes du film résumées plus haut sont assez représentatives de la structure de l’ensemble. Le personnage central du premier plan du film n’est autre que le serveur du restaurant. De par sa position centrale dans un cadre en mouvement, on s’attend à ce qu’il soit, soit l’un des personnages clés de l’introduction, soit un moyen de faire la jonction entre les personnages qui nous seront sans doute présentés par la suite. Ici, il s’agit bien sur du deuxième cas, mais d’une façon plutôt inhabituelle, puisque c’est l’objet de l’attention du serveur qui devient le véritable centre d’intérêt de la scène. Ce n’est donc plus la personne en elle-même qui sert de point d’entrée au film, mais son propre point de vue.
Toute la puissance cinématographique de Chaos réside dans ce principe de jouer le film suivant différents points de vue, tout en bouleversant - discrètement mais sérieusement - la structure temporelle de la narration. Attention, l’exercice ne se résume pas à une révision d’une même action suivant différents points de vue, à la façon d’un Rashomon ou d’un Snake Eyes - là encore, ce serait beaucoup trop simple. Non, car en en même temps que les scènes sont réinterprétées par le spectateur, elles le sont aussi par les protagonistes. Chacun des trois personnages devient principal à tour de rôle, de façon indépendante de la période sur laquelle se concentre le récit, et c’est le point de vue qui devient la véritable force motrice du film.

Rajoutez à cela un scénario malsain, une ambiguïté jamais remise en question mais au contraire approfondie à chaque nouveau palier de compréhension, la musique (toujours) parfaite de Kenji Kawai (qui avait déjà accompagné Hideo Nakata sur le premier volet cinéma de la saga Ring), et la réalisation faussement banale de Nakata - décidemment bien décidé à nous faire remettre en question notre quotidien - et vous obtenez un film très riche qui relève, en vérité, d’un chaos bien calculé.

Akatomy | 11.06.2001 | Japon

Chaos n’est pour l’instant disponible qu’en DVD, au Japon, à un prix traditionnel. Pas de supplément hormis la bande-annonce, menu fixe, il reste que l’image est tout à fait belle (ce qui n’était pas évident étant donné qu’une bonne partie du film se déroule dans l’obscurité), et que la bande-son, même si elle est en 2.0, est vraiment efficace.

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