Cold Fish

Alors qu’il passe la soirée avec son épouse, dans leur domicile en arrière-boutique d’un modeste négoce de poissons, Shamoto, mari et père sans influence, reçoit un coup de fil d’un gérant de supermarché. Cet homme moyen, qui brille d’une certaine inconsistance autant que Taeko, sa seconde femme, par son décolleté, retrouve alors sa fille Mitsuko dans le bureau du dit gérant, prise en flagrant délit de vol. Courbettes et plates excuses ne sauraient calmer le négociant exaspéré, jusqu’à ce qu’intervienne M Murata, vieux bonhomme sorti de nulle part qui convainc la victime de fermer les yeux sur l’incident. Murata, confrère à grande échelle de Shamoto, est le propriétaire en Ferrari de la boutique Amazon Gold, véritable aquarium public. Trublion providentiel et vulgaire, l’insistant commerçant embauche Mitsuko dans son armée de vendeuses en mini-jupes pour la remettre dans le droit chemin, abuse de la frustration masochiste de Taeko, et, sous-couvert de partenariat bienveillant, fait de Shamoto le pion servile de meurtres redoutables, qu’il dissimule par dizaines en petits morceaux sanguinolents avec son épouse Aiko, psychopathe affolante de sexualité. Bienvenu dans le fait divers à la sauce Sono Sion.

Des propres mots du réalisateur de Suicide Club et Love Exposure son meilleur film à ce jour, Cold Fish, librement adapté de faits réels, est une œuvre atypique - même au sein de la filmographie de Sono Sion - qui, de façon toute aussi surprenante, a réussi à remporter l’adhésion de la critique lors de la dernière édition du Festival du film asiatique de Deauville. Cette description méticuleuse d’une servitude meurtrière, brutale et surréaliste, nimbée d’intermèdes aussi délicieux qu’inappropriés, baigne dans le sang, le sexe et la barbaque – parfois en même temps -, au service d’une autodestruction faussement nihiliste qui est avant tout une improbable leçon de vie. Cold Fish, à sa façon, est un peu le Visitor Q de Sono Sion.

Sauf que, contrairement à l’improbable chef-d’œuvre familial de Miike, Cold Fish, bien que singulier, n’est étonnamment jamais marginal. Au cours de ses 135 minutes, qui comptent finalement peu de scènes et épuisent une matière qui n’en demandait pas tant, Sono Sion s’emploie, avec la même insistance que Murata, à détruire Shamoto pour mieux l’amener à s’affirmer. Alternant une certaine platitude télévisuelle et une toute-conscience cinématographique – comme l’atteste le compte à rebours indéterminé qui structure un suspense induit – Cold Fish mange à tous les râteliers, brasse tous les genres sans pour autant appartenir à aucun. De nombreuses séquences illustrent cette pluralité, comme lors de la confrontation hasardeuse entre nos « héros » et les membres du gang d’un yakuza qu’ils ont découpé la veille ou presque, au cours de laquelle Shamoto récite un discours répété jusqu’à l’écœurement, en marge de quoi Aiko et une délicieuse employée juvénile échangent caresses et coups de langue. Entre bavardage, guerre psychologique et fan service démonstratif, Cold Fish se trouve une identité étonnamment cohérente, affranchie de tout cloisonnement culturel ; passionnant ainsi les publics et cinéphilies de tous horizons, ce qui n’est certainement pas la moindre de ses réussites.

Sa complétude « sur-équipée », parfaitement exploitative dans sa façon de se faire le porte étendard cynique et exhaustif de reconstitutions sensationnalistes frappées de télé réalité, alterne gravité et racolage avec une nonchalance désarmante. Le pur échange psychologique y côtoie les séquences hardgore et délicatement hystériques, comme de rigueur dans le nouveau-né label Sushi Typhoon qui souhaite systématiser le renouveau foldingue et crade suscité par les affres de Noburo Iguchi et Yoshihiro Ishimura. Au service de cette schizophrénie stabilisée, les acteurs sont tous impeccables. Mitsuru Fukikoshi (Shamoto) est un substrat étonnant des paternels désabusés qu’incarne si bien Show Aikawa, par exemple, tandis qu’Asuka Kurosawa (Aiko), que je n’avais pas revue depuis Kirei ?, renoue avec l’incroyable charge érotique de sa Rinko de Snake of June, tout en étant terrifiante. Quant à Denden, qui s’abandonne à l’ignominie de Murata, il est simplement fantastique en vieil homme manipulateur, qui mêle raison et déraison avec bonheur et une conviction toute nippone.

Chaînon manquant entre le DTV et le mainstream, Cold Fish affirme, peut-être pour la première fois à ce point, la réalité d’une culture contemporaine complexe et décloisonnée. S’il satisfait curiosité morbide et autres fascinations, Sono Sion nous entraîne au-delà du fantasme, dans l’accomplissement de la déchéance jusqu’à la complétude. Dans son analyse extrémiste des frustrations et oppressions qui naissent dans la cellule familiale et se prolongent dans le professionnel, il parvient à trouver un enseignement, certes grotesque, à destination des adultes en devenir, qui raillent sans cesse, sans même s’en rendre compte, la complexité de quotidiens que nous affrontons tous, avec plus ou moins de volonté affichée. Cold Fish terrifie, aguiche, dégoûte et séduit encore, fascine sans cesse, et, surtout, satisfait tout le temps ; mets à la fois simple, sale et raffiné, délicieuse galette complète du cinéma moderne.

Cold Fish a été diffusé au cours de la 13ème édition du Festival du film asiatique de Deauville (2011), où il a remporté le Lotus Air France (Prix de la Critique Internationale).
Il sera par ailleurs distribué en salles cette année par Wild Side, que l’on remercie d’avance.

aka Tsumetai Nettaigyo - 冷たい熱帯魚 | Japon | 2010 | Un film de Sono Sion | Avec Mitsuru Fukikoshi, Denden, Asuka Kurosawa, Tetsu Watanabe, Megumi Kagurazaka, Hikari Kajiwara, Taro Suwa, Jyonmyon Pe, Masaki Miura
Solo, Solitude
Désir meurtrier
Mon deuxième frère
The Tenants Downstairs
Headshot
Désirs volés
Expect the Unexpected
The Tracey Fragments
Hide and Creep
Keeping Watch
The Yakuza Way
The Killer Inside Me
Bijokan
Exodus
Veteran
Danger Diabolik
Big Bang Love Juvenile A
Tombe de Yakuza, Fleur de Gardénia
Kazuhiro Soda : Campaign 2
La Cité Interdite
La véritable histoire de Wong Fei Hung + L’héroïne rouge
Young Policemen in Love
Hold Up Down
The Cat’s Meow
Drug War
Kabhi Khushi Kabhie Gham
Haunters
Family Ties
My Daughter
The Sniper