Colorful

Une âme, silencieuse et dépourvue de mémoire, tout juste consciente de sa mort corporelle, atteint une espèce d’entre-deux entre terre et ciel. Accueillie par une entité – un ange ? – du nom de Purapura, avec l’apparence d’un jeune garçon presque dénué de couleur, elle est contrainte à retourner parmi les vivants, pour emprunter le corps de Makoto Kobayashi, 14 ans, qui vient de se suicider. Ce nouveau Makoto doit non seulement, pendant six mois, rentrer dans la vie de l’ancien, mais aussi tenter de se remémorer la faute de sa vie antérieure, s’il veut pouvoir poursuivre son cycle de réincarnation. Désorienté, Makoto ne comprend tout d’abord pas pourquoi, dans cette famille attentive et confortable, cet adolescent a voulu se suicider. Mais Purapura, guide facétieux, lui donne plusieurs informations de taille : son prédécesseur n’avait aucun ami et, le jour de son suicide, Makoto avait compris que sa mère était adultère, et que l’élue de son cœur, Hiroka, se vendait à des hommes mûrs.

Bien que son Eté avec Coo ait connu un certain succès dans nos contrées, Keiichi Hara reste un réalisateur méconnu du public occidental ; et pour cause, puisqu’il a œuvré pendant de nombreuses années à la transposition animée des aventures de Crayon Shin-chan, délicieux petit obsédé qui reste, en dépit de la parution des mangas de Yoshito Usui dans l’hexagone, un objet de culte exclusivement nippon. Colorful bien entendu, se situe à des années-lumière de l’univers pipi-caca-mon-zizi-est-un-éléphant de Shin-chan, et a permis au réalisateur de se défaire de l’anonymat pour hériter d’une reconnaissance internationale. Et ce en traitant rien de moins que la complexité de l’affirmation adolescente, de l’extinction de la volonté d’aller, de l’avant et vers l’autre.

Un sujet lourd donc, pour ce Colorful qui démarre de façon éthérée et pourtant pesante, dans des limbes peu accueillantes, avec des cartons de texte en lieu de la voix de son protagoniste. Cet être qui n’est pas encore Makoto, on le regarde le devenir, le définir. Dans son interaction avec les autres et surtout sa famille, tout d’abord portée par l’enthousiasme de l’enfance et donc optimiste, puis ternie par les rémanences d’une douleur antérieure, léguée par Purapura, Makoto s’incarne. En l’espace de quelques scènes, on a l’impression d’assister à la création d’un être, en accéléré, de la naissance à la perte de l’innocence qu’entraîne le passage à l’âge adulte. Alors, Makoto, qui ne sait pas qui il doit être, et ne sait pas qui sont réellement ses « proches », se referme, s’abime dans ce tableau inachevé par ses mains quand elles n’étaient pas siennes, étendue d’eau dans laquelle peine à percer la lumière.

Mais le propos de Purapura, figure déstabilisante d’ange, n’est pas de forcer Makoto à renouer avec le contexte de « son » suicide, sinon de le dépasser. Réapprenant tout - même si son point de vue est biaisé par des émotions presque illégitimes, puisqu’il ne les a pas ressenties, et que celles-ci lui confèrent un certain égoïsme peu appréciable - Makoto doit comprendre ce qui pousse une jeune femme à se vendre, une mère à tromper, un humain à être imparfait. Et saisir la valeur de cette imperfection, kaléidoscope de couleurs explicité par le titre du film, qui suscite tant d’incertitudes.

Avec un style graphique particulier, appliqué à restituer expressions et corporalités – l’essence même de l’incarnation, la surface exprimant ainsi la profondeur – au détriment d’un character design séducteur, Keiichi Hara construit un film complexe, ne cède jamais au mélodrame ni à la victimisation de son protagoniste, pas plus qu’il ne se fourvoie dans le quiproquo. Aucune émotion dans Colorful, ne semble exacerbée : pas plus la douleur ou la tristesse que l’attrait d’une amitié simple, suffisante à redonner des couleurs au quotidien. Colorful porte en son sein, et dans une poignée de personnages et de situations, toute la complexité de l’humanité, qui ne se définit que dans le rapport aux autres. Et si sa conclusion est prévisible, elle est pour autant bienvenue dans sa conscience optimiste et dénuée de naïveté ; et parfait un tableau qui trouve un juste équilibre, hymne à la vie crédible et touchant, entre toutes les nuances du quotidien.

Sorti sur nos écrans le 16 novembre dernier, Colorful est disponible en DVD et Blu-ray en France, chez Kaze, depuis le 21 mars 2012.
Il avait par ailleurs été présenté au cours de la 11ème édition du Festival du film Japonais de Francfort Nippon Connection (2011), ce qui me pousse à effectuer des remerciements, tardifs une fois de plus, à Dennis Vetter et Dimitri.

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