Conte de mélancolie et de tristesse

Suzuki repousse les limites du cinéma mainstream et atteint l’anti-commercial paroxysmique...

Reiko Sakubara, jeune golfeuse professionnelle, est prise en main par Miyake ; il doit faire d’elle une championne couplée d’une idole populaire afin qu’elle devienne l’égérie d’une grande marque de vêtements de sports... Reiko devient la numéro un, et s’achète une immense maison où elle vit avec son jeune frère. Rapidement autour d’elle, la jalousie et la cruauté s’installent...

...lorsque Seijun Suzuki autofinance Hishuu Monogatari, il sort de dix longues années de silence cinématographique, après son incongru limogeage de la Nikkatsu dû à l’incompréhension que suscita son sublime Koroshi no Rakuin (La Marque du Tueur /1967)... mais il ne met pas de côté ses activités artistiques puisqu’il profite de cette décennie pour écrire plusieurs livres, et réaliser quelques téléfilms (Aisaikun Konbanwa - Aru Kettou, Otoko no Naka ni wa Tori ga Iru, Mira no Koi). Hishuu Monogatari, film du - premier - retour, désastre retentissant auprès du public et des critiques, est à ce jour le plus gros gouffre financier de Suzuki...

La jeune Reiko est une marionnette, façonnée et manipulée par des gens de pouvoir qui décident de la vie d’autrui... Façonnée, ou plutôt poussée dans une direction qui est la sienne. Son talent pour le golf est indéniable, les hauts dirigeants de la marque de vêtements le savent, et vont employer l’étrange Miyake, Pygmalion amoureux et destructeur, afin qu’il la sculpte, qu’il en fasse une jeune femme qui soit désirée par les hommes et aimée des femmes et des enfants, qu’il la transforme en un produit de consommation à la fois luxueux et à la portée de tous, une star du sport, de la publicité, de la télévision...

...les termes "marionnette" et "produit de consommation" sont abominables lorsqu’ils sont employés pour définir un être humain ; Suzuki joue sur la cruauté à laquelle est confrontée son héroïne... tout en se jouant des autres personnages qui, sous leur supériorité apparente, sont totalement tributaires de la jeune femme... Où lorsque l’artiste est mis en position d’infériorité par des gens qui n’y connaissent rien, mais ont le pouvoir entre les mains...

...puis entre en scène la jalousie. Lorsque la réussite sourit enfin à Reiko, elle devient la cible d’un femme/fan véritablement éprise d’elle, dont l’amour et l’admiration vont se transformer en une haine passionnelle, un besoin de blesser et de faire mal. Reiko, devenue le reflet d’elle-même, erre désormais dans un monde de manipulation, d’une cruauté sans nom... Reiko est adulée. Reiko est détestée. Reiko donne l’image du bonheur personnifié... Reiko n’est plus qu’une carcasse... Seijun Suzuki dresse un portrait effrayant de la Société du Spectacle, et de la société tout court...

Le parallèle entre la carrière artistique de Suzuki et Hishuu Monogatari paraît évident. Reiko parvient à devenir la numéro un, elle est adulée, belle, jeune, riche, désirée, talentueuse... Elle réussie tout ce qu’elle entreprend. Par jalousie, elle sera brisée, jetée, assassinée artistiquement, détruite par des êtres jaloux de son talent, incapable de lui arriver à la cheville... Œuvre totalement maîtrisée, Hishuu Monogatari est l’archétype même du film maudit, descendu par l’incompréhension générale. En allant totalement à l’encontre des principes fondamentaux du cinéma dit commercial, Suzuki prépare brillamment sa futur trilogie [1], Hishuu Monogatari en étant l’évidente prémisse...

Création, destruction, violence, amour, cruauté, sexe, recherche du bonheur... Suzuki réalise un film trop parfait, une expérimentation visuelle, un conte philosophique, une oeuvre antinomique de toute conventionalité... Il y répand toute sa verve créatrice, mêlant l’étrange au quotidien, déshumanisant la plupart de ses personnages... Hishuu Monogatari est une bombe à retardement, qui explose - au sens propre comme au figuré ! - dans un final d’une puissance graphique et d’un nihilisme inouïs, laissant le spectateur entre béatitude, incompréhension et la satisfaction quasi-jubilatoire d’avoir eu la chance de voir l’un des rares vrais ovnis du cinéma mondial, tant au niveau de sa structure que de son contenu. Après dix ans de silence cinématographique, Seijun Suzuki accouchait d’un film unique, un chef-d’œuvre damné qui, malheureusement, aura bien du mal à trouver son public...

Kuro | 25.06.2003 | Japon

DVD (HK) | Panorama Entertainment | NTSC | Zone 3 | Format : 1:1:78 (!!!) - 4/3 | Images : Un outrageant recadrage - le film fût tourné en scope ! - dont ne subsistent que taches et griffures... quant au pressage, il varie sur une échelle qui va de pas mauvais à lamentable | Son : Mono d’origine, r.a.s.

Suppléments : Mini biographie et filmographie de Seijun Suzuki, ainsi qu’un petit livret qui contient les mêmes informations... rien de plus, même pas un trailer !

Ce DVD contient des sous-titres chinois et anglais - très approximatifs - optionnels.

Uniquement en VHS (NTSC) au Japon...

[1Deep Seijun, composée des films Zigeunerweisen (1980), Kagerouza (1981) et Yumeji (1991).

aka Hishuu Monogatari - Hishû Monogatari - Hishuumonogatari - A Tale of Sorrow and Sadness - Story of Sorrow and Sadness - Story of Grief and Sorrow | Japon | 1977 | Un film de Seijun Suzuki | Avec Yôko Shiraki, Yoshio Harada, Kyôko Enami, Masumi Okada, Kôji Wada, Shûji Sano, Asao Koike, Keisuke Noro, Jô Shishido, Kaori Kobayashi
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