Crocodile

Découvrir le premier film d’un réalisateur que l’on aime est toujours une expérience particulière, surtout lorsque l’on connait ses réussites ultérieures. On guette à la fois les imperfections et la naissance d’un style, d’une thématique, afin de tenter de comprendre comment un homme qui n’avait jamais pensé à autre chose que la peinture, a pu nous offrir un film du calibre de Address Unknown...

Car Kim Ki-Duk - présent sur la scène du Forum des Images à l’occasion de l’Etrange Festival dixième du nom, pour présenter Crocodile - nous l’avoue lui-même : avant de faire ce film, il ne lui était jamais venu à l’idée de faire du cinéma. Il ne voyait pas, ou peu de films, n’avait jamais étudié la mise en scène... Non ; fuyant la Corée car persuadé de ne pouvoir rien y faire (la connaissance de certains éléments livrés par le réalisateur permettant d’ailleurs de confirmer le caractère autobiographique de Wild Animals), Kim Ki-Duk fait le tour de l’Europe en train, et il peint puis expose dans les lieux publics sans jamais parvenir à vendre la moindre toile. Et puis finalement il revient en Corée, et fait un film. Certaines explications seraient nécessaires pour comprendre comment un homme qui ne vendait pas un seul de ses tableaux a pu se retrouver derrière une caméra 35 mm, mais c’est là une autre histoire, que le réalisateur nous livrera peut-être un autre jour. Pour l’instant, découvrons celle de Crocodile...

C’est l’acteur fétiche de Kim Ki-Duk, Jo Jae-Hyeon, qui incarne le "crocodile" eponyme du film. Un SDF peu commode, qui vit en compagnie d’un vieil homme et d’un enfant sur les rives de la rivière Han, sous un pont. Le choix de l’emplacement n’est pas complètement anodin, car Crocodile "gagne" sa vie en exploitant le suicide des malheureux qui se jettent dans la rivière. Une fois noyés, il plonge pour vider leurs poches et cacher les corps, afin de soudoyer par la suite les proches des décédés... Une attitude "prédatrice" qui justifierait à elle seule le surnom de ce vagabond ; et pourtant ce n’est pas la seule : violent, grossier, opportuniste... Ce "Bad Guy" avant l’heure va même jusqu’à tenter de violer une jeune femme qu’il vient de sortir des griffes d’un homme trop entreprenant. Une figure qui se reproduit quelques soirs plus tard, alors que Hyun-Jung - trahie par son petit ami - se jette du pont. Le petit garçon implore Crocodile de sauver la jeune femme. Le vagabond s’éxecute, et Hyun-Jung rejoint les rangs de cette famille dysfonctionnelle, violée et battue à tour de bras par son sauveur lunatique, désireux de supprimer toute trace d’espoir et de bien-être chez ses compagnons d’infortune...

Très mal accueilli par la majorité des critiques lors de sa sortie en Corée, Crocodile a valu à Kim Ki-Duk de se faire traiter de fou, de misogyne... Rare sont ceux qui ont su y trouver les sombres qualités qui explosent aujourd’hui dans chaque nouveau film qu’il réalise. Et pourtant tout est là (ou presque), dans cet embryon de malaise incarné par le personnage de Jo Jae-Hyeon. Un véritable monstre qui tape femmes, enfants et personnes agées avec autant de force - sinon plus - qu’un homme de sa propre taille. Crocodile lui-même se fait souvent tabasser, et il devient presque drôle de voir ses tentatives de méfaits échouer. A la manière du Butch Haynes de Un Monde Parfait (A Perfect World - Clint Eastwood /1993), Crocodile semble être une personne juste désireuse de se faire une place de méchant, afin que son comportement reflète parfaitement son sentiment de rejet et de désespoir. Bien que possédant une certaine propension à la violence, il apparaîtra rapidement que Crocodile n’est pas si méchant qu’il puisse sembler. Chacun de ses gestes brusques - chaque parole virulente -, est en réalité une aggression contre lui-même, contre les sentiments que son entourage fait naître en lui, contre un espoir qui renaît et dont Crocodile ne veut pas - sachant sa situation sans espoir. Et sans espoir, à quoi bon vivre heureux, même si on en a les moyens ?

C’est toute la question que lève le premier film de Kim Ki-Duk, qui n’est donc pas tant le portrait d’un homme qui souhaiterait être méchant, qu’une fable perverse sur la propension de l’homme à savoir vivre heureux en toute circonstance. Crocodile, lui, a décidé qu’il ne serait pas heureux en tant que rejet, et que donc il lui revenait de mériter son exclusion (inexpliquée) et de devenir un monstre. Il n’y a que sous l’eau que Crocodile se laisse aller à sourire, là où personne ne peut le voir. Dans ces quelques instants de quiétude (sublimes), Jo Jae-Hyeon contemple ses camarades déformés, de l’autre côté de la surface de l’eau, et le film prend des allures plus explicites de poème humaniste. Mais en dehors de l’eau, Crocodile fait ce qu’il peut pour justifier sa situation, de façon rétroactive. Ainsi, lorsqu’il tente de violer une femme dans une voiture, il se demande à voix haute : "Comment la société peut-elle laisser exister un monstre tel que moi ?", comme s’il parlait à la place de la jeune femme terrorisée pour introduire sa tentative et la légitimer.

Crocodile est un film difficile, qui s’inscrit beaucoup plus clairement dans l’oeuvre de Kim Ki-Duk que le presque (involontairement ?) comique Wild Animals. On y retrouve cette volonté de "maintien" d’un monde déformé - incarné ici par une seule personne - qui fait la richesse obscure de Address Unknown, même si la réalisation n’est pas encore aussi parfaite. S’y dessine le talent en devenir d’un peintre / cinéaste, composant chaque plan comme il composerait un tableau (notamment lors des séquences aquatiques), et plaçant les premières pierres d’un monument, pessimiste et humain à la fois. Il n’y a plus qu’a espérer que Crocodile - comme le reste de l’oeuvre de Kim Ki-Duk - soit un jour visible de tous !

Crocodile n’est malheureusement disponible sur aucun support. Et ce pour longtemps encore, si on en croit les rumeurs...

aka Alligator - Ag-o | Corée du Sud | 1996 | Un film de Kim Ki-Duk (Kim Gi-Deok) | Avec Joh Jae-Hyung (Jo Jae-Hyeon), Wu Yun-Gyeong, Jeon Mu-Song
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