Cut
Japon | 2011 | Un film d’Amir Naderi | Avec Hidetoshi Nishijima, Takako Tokiwa, Takashi Sasano, Shun Sugata, Denden
Cut

Shuji (Hidetoshi Nishijima) est bien plus qu’un simple cinéphile. Somme enragée de velléités cinématographiques indépendantes révoltées par l’envahissante propension de l’industrie nippone au tout-commercial, Shuji clame à qui veut l’entendre que le cinéma ne saurait se réduire à de simples retours sur investissement, prostitution d’images et de sons privée de tout art. Sa voix engagée, qu’un mégaphone porte dans les de Tokyo, Shuji la complète avec des projections sur le toit de son immeuble, de vieux films qu’il chérit, pour un public assidu. Jusqu’au jour où une paire de yakuza vient lui réclamer la dette de son frère, lui-même yakuza et récemment décédé. Dette que celui-ci avait contractée pour financer les fantasmes argentiques dispensables de Shuji. Le cinéphile décide alors de devenir, pour quelques billets, un punching bag humain pour la pègre tokyoïte, défouloir masochiste et singulière machine à fric, incarnation tuméfiée de la vacuité commerciale de son obsession artistique scandant à chaque coup reçu son amour du véritable cinéma, en hommage à la générosité vaine de son frère.

Expatrié à New York depuis de nombreuses années en raison de l’interdiction de ses films par le gouvernement de son pays, le cinéaste iranien Amir Naderi s’envole le temps de Cut pour le Japon. Comme Saudade, aux côtés duquel il fut présenté lors de la dernière édition du Festival des 3 Continents, Cut est une œuvre très indépendante, à mille lieux de l’omniprésent star-system nippon. Contrairement à la suffisance peu plaintive de Saudade, toutefois - qui porte en son titre intraduisible [1] l’inexorabilité douce-amère de sa difficulté à exister – Cut incarne tout entier, avec violence, le masochisme furieux du cinéma d’auteur dans l’industrie nippone contemporaine.

Alors que la superbe réussite de Katsuya Tomita délaisse tout schéma ou figure classique de la cinéphilie nippone, et n’emploie que des acteurs amateurs, Cut se plait, paradoxalement, à inscrire son indépendance dans le moule populaire du film de yakuza, n’hésitant pas à lui emprunter nombre d’acteurs marquants, jouant avec brio du piège infernal tendu par de vils usuriers. Ainsi Shuji, qui vend son intégrité corporelle dans les toilettes sordides des bureaux du clan de son frère, voit-il sa dette augmenter alors même qu’il tente de la payer, contraint de payer un loyer scandaleux pour occuper les lieux. Comme si Naderi était lui-même conscient du tribut à payer à ce cinéma qui lui permet, par une habile perversion formelle, d’exprimer sa frustration.

Jouer ainsi des ressorts du cinéma de genre permet à Cut de ne pas s’enliser dans l’extrémisme du tout-expérimental, même s’il n’évite pas quelques longueurs. Les seconds rôles du film assurent le liant avec un public plus large que celui qui appréciera les projections de films sur le corps brisé de Shuji, notamment la charmante et faussement garçonne Takako Tokiwa, issue comme Hidetoshi Nishijima (Casshern, Dolls) d’un cinéma plus mainstream, pour mieux emmener l’ensemble vers son affranchissement.

Miraculeusement, dans son final pourtant très étiré et répétitif, Cut parvient à s’appuyer sur un martèlement ad nauseam pour clamer son appréciable singularité. Shuji, dans un dernier élan de vie, tente d’encaisser cent coups de poing, chacun lui permettant d’évoquer l’une des pierres blanches du patrimoine cinématographique mondial. Cut crée alors un espace cinématographique bien à lui, étrangement inconsistant, rythmé par un compte à rebours référentiel que l’on se plaira à voir culminer en un évident zénith. Le spectateur navigue entre l’écran et sa propre cinéphilie, constatant ses lacunes et reconnaissant ses propres traumatismes. On se rend compte que, à l’image de la passion de Shuji, le cinéma de Nadiri tel qu’exprimé dans Cut existe avant tout dans celui des autres. Et c’est dans cet espace collectif qu’il survit, exsangue, à l’issue de la projection, le réalisateur ayant payé la dette de son propre cinéma. Étonnant.

Cut a été présenté lors de l’édition 2011 du Festival des 3 Continents (Nantes), hors compétition.

[1] Cf Wikipedia.

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