Cycling Chronicles

Le désormais vénérable enfant terrible du cinéma nippon, à la verve contestataire toujours brûlante, honoré ces jours-ci par la prestigieuse Berlinale [1], même s’il n’a jamais renié ses engagements politiques, a connu un parcours erratique, depuis le virage délicat des années 90. Trébuchant notamment dans son choix d’aborder un cinéma plus commercial tout en conservant sa fronde "anti-establishment", avec des exemples multiples tels que le fantaisiste et improbable Singapore Sling (1993) prenant la défense des bushmen d’Australie, sans oublier ses incursions périodiquement médiocres dans le pinku dont le navrant Perfect Education 6. Il n’y a guère que Endless Waltz (1995), en partie pour son sujet [2] et la performance habitée de Machizo Machida, pour trouver grâce à nos yeux.

Certes, les méthodes de production qui servirent d’étalon à une génération de réalisateurs indépendants font toujours recette à l’heure du numérique bon marché, mais l’inventivité instinctive du maître s’est sensiblement tarie au fil du temps, alors que ses collaborateurs historiques et compagnons d’armes ont bifurqué vers d’autres voies (le scénariste Masao Adachi en particulier). Les récentes rétrospectives successives de ses œuvres emblématiques aidant à la reconnaissance méritée du cinéaste, ont pourtant occulté une œuvre singulière de sa filmographie récente : Cycling Chronicles, passé quasi inaperçu au-delà de l’archipel.

Il est manifeste que le cinéaste n’as jamais été aussi incisif et pénétrant que lorsqu’il parle pour, et de, la jeunesse. Cette jeunesse sacrifiée sur l’autel des compromis politiques depuis la fin de la guerre. Une période clé, qu’il a lui-même vécue de façon turbulente [3], et thématique récurrent dans l’œuvre du maître, démontrant pleinement sa singularité et son point de vue d’une clairvoyance indéniable sur les travers de notre société. Inspiré d’un fait divers advenu dans la préfecture de Wakayama, voyant un jeune de dix-sept ans s’enfuir à bicyclette à travers le pays durant seize jours, après avoir tué sa mère à coups de batte de base-ball ; le cinéaste entreprend de raconter cette fugue à travers le nord du Honshu, montrant littéralement les paysages traversés par l’adolescent, interprété par le jeune Tasuku Emoto (Hatsukoi, Kowai onna), durant sa fuite.

La matière première du scénario d’une œuvre de l’auteur a souvent pris racine dans le réel. Tantôt point de départ d’une œuvre avec Les Anges Violés (1967), tantôt influant sur le processus même d’écriture avec L’Extase des Anges (1972). Cet entrelacement, parfois ambigu, entre réel et fiction apporte une impalpable sensation, signe que l’auteur parvient à capter au plus juste “l’air du temps” d’une jeunesse à laquelle la pression sociétale ne laisse que peu d’alternative, et ne tolère aucun écart de conduite.

Autre élément clé, furtivement figuré à la faveur de courts flash-back revenant à la mémoire du jeune homme, à mesure que son parcours s’étire ; la figure maternelle, clé essentielle d’une grande partie de l’œuvre de Wakamatsu, dont le féminisme a priori peu ostensible, n’en est pas moins réel. Cette figure revêtant diverses formes symboliques, et apparaissant comme l’unique salut de l’homme face à son angoisse existentielle (que l’on songe au final des Anges Violés ou de Quand l’embryon part braconner). Ce crime inexprimable, au Japon plus qu’ailleurs, où la mère revêt depuis l’origine des mythes, un caractère hautement hiératique, est source d’incompréhension pour le réalisateur qui entreprend alors une introspection de son personnage au travers de paysages, questionnant par la même le problème de la représentation au cinéma.

Cycling Chronicles peut en effet se lire comme la tentative d’un auteur de poser le problème de la représentation de l’indicible, l’inexprimable. Que se passe-t-il dans la tête de cet adolescent ? semble vouloir se demander le cinéaste, en retraçant son périple. Comment parvenir à exprimer les raisons et le sens de son matricide au spectateur ? La réponse apportée par Wakamatsu tient dans ce voyage effectué par l’adolescent, depuis Tokyo jusqu’aux contrées enneigées d’Aomori. Filmés parfois en caméra subjective, les paysages semblent s’enchaîner de façon impassible, changeants et tout à la fois imperceptiblement uniformes, froids et menaçants ; revêtant une triste mélancolie que n’éclairent à peine un couché de soleil le long de routes goudronnées, s’étirant à l’horizon brumeux. L’adolescent semblant quand à lui prisonnier de ce bitume sombre, coincé entre la montagne majestueuse d’un côté, et la mer agitée de l’autre, symbole de l’étau oppressant d’une attente pesant sur ses trop fragiles épaules, comme le poids d’un destin qu’on lui aurait imposé à la naissance. Le paysage devenant alors miroir de l’intériorité du protagoniste, tout autant qu’élément narratif de l’œuvre.

Sans doute l’un des films les moins commerciaux de son auteur, mais aussi l’un des plus arides, Cycling Chronicles est certainement l’un des plus “théoriques”. Assurément, et au contraire d’Oshima, Wakamatsu n’a jamais cherché à théoriser son œuvre, s’employant par tous moyens à s’en prémunir, travaillant d’instinct, tendant constamment à s’affranchir de la grammaire cinématographique de son temps. Et pourtant l’aboutissement de ce métrage ne peut s’envisager sans le cheminement entrepris depuis la révolution cinématographique entreprise, près de quarante ans auparavant, aux côtés de Masao Adachi et d’autres collaborateurs militants.

En effet, c’est dans le foisonnement de 1969 qu’Adachi, dont Wakamatsu est pour beaucoup dans la brève mais intense carrière cinématographique, entreprend un projet visant à changer les codes de représentation de la fiction et du documentaire, adoptant ainsi un parti pris radical. S’inspirant de la démarche collectiviste et anti-commerciale du groupe Dziga-Vertov [4], Masao Adachi réalise Ryakusho : renzoku shasatsuma [5] (Aka. Serial Killer), constitué uniquement de plans de paysages qu’auraient vu le jeune tueur en série Norio Nagayama [6] retraçant son parcours depuis la banlieue d’Abashiri d’où il était natif, au quartier d’Harajuku (Tokyo), où il fut arrêté après avoir commis ses meurtres.

Parti pris radical, cette œuvre expérimentale est fondatrice de ce que l’on a appelé à l’époque la “théorie du paysage” ou “fûkeiron” (fûkei signifiant paysage en japonais), dans laquelle le paysage devient un élément narratif de l’œuvre et un moyen de décoder le réel. Davantage qu’une théorie au sens stricte du terme, il s’agit avant tout d’une démarche tendant à faire du cinéma une arme de propagande au service d’idéaux révolutionnaires. Ainsi, Le paysage devient le révélateur d’une situation, portant en lui la mémoire d’événements, révélant de façon indubitable les traces d’une violence, ou la structuration du pouvoir. A ce titre, la démarche est exploitée de façon certes moins radicale, mais tout aussi subversive dans Armée Rouge déclaration de guerre mondiale, F.P.L.P. (1969), documentaire dans lequel Adachi et Wakamatsu, refusant de filmer les combats du front Palestinien, substituent à la représentation classique et hollywoodienne de la violence, des plans de murs couverts d’impacts de balles, des immeubles dévastés ou des pans de déserts rocailleux, figurant ainsi les traces de la violence commise par Israel, et non la violence en soi. Posant aussi la question des limites de la représentation au cinéma ; à savoir : que faut-il faire pour montrer quelque chose, sans nécessairement le capturer en tant qu’image ?

S’il est indéniable que cette démarche ait pu influer le cinéma de Wakamatsu, notamment dans un film tel que Sex Jack (1970) par exemple, l’amplitude de cette influence est sujette à discussion. Néanmoins, force est de constater que Cycling Chronicles est probablement le film de l’auteur qui tend le plus vers cette démarche. Certes moins extrême et radical que Aka. Serial Killer dans son processus narratif, il n’en propose pas moins une véritable critique sociale et historique du Japon. Cette fois, par l’entremise de personnages de fiction symbolisant la voix de son auteur, l’adolescent prenant alors conscience de la nature du monde qui l’entoure. Que ce soit le système impérial responsable de la guerre et sa survivance actuelle, les problèmes des pêcheurs ou encore le tabou des “femmes de réconfort” coréennes, ces sujets que la plupart de la jeunesse ignore, préférant s’abrutir devant l’écran d’une console de jeux, Wakamatsu en fait un instrument d’éveil et de conscientisation du jeune qui, peu à peu, semble réaliser la portée de son geste jusqu’à l’éveil final en forme de cri térébrant, qui sonne autant comme une révolte intérieure, qu’une charge tournée vers la société.

On regrettera néanmoins l’introduction de ces rencontres et leur fonction didactique sur le récit, qui au final heurtent l’équilibre de l’ensemble et tempèrent la démarche formaliste innovante du réalisateur. Wakamatsu cherchant ainsi à introduire une perspective historique en la confrontant à la tragédie contemporaine d’un adolescent d’aujourd’hui et à sa condition humaine.

Pour autant, la force et l’originalité de Cycling Chronicles va au-delà du mécanisme décrit ci-dessus. Par une utilisation de procédés narratifs et sonores : les didascalies reflétant la pensée de l’adolescent, ou la déchirante complainte du chanteur et ami Kazuki Tomokawa signant la bande son, le cinéaste réussit à figurer l’intériorité changeante du protagoniste en quête d’un chemin rédempteur à la fonction cathartique. La musique et la voix rauque et cassée du chanteur, dépassent la fonction illustrative pour figurer véritablement l’état d’âme du personnage, alternant entre complainte violente, et apaisement inquiétant. Ce procédé déjà magistralement utilisé dans le sous estimé Jûsan-nin renzoku bôkôma (Serial Rapist, 1978) dans lequel le saxophone hurlant de Kaoru Abe se substituait à la voix du jeune tueur-violeur, apportant un contraste inventif au mutisme du jeune homme.

Bien que près de trente ans les séparent, et outre la nature criminelle différente des deux personnages, ces deux œuvres cousines comportent pourtant des similitudes : l’absence de repères et la solitude des deux personnages perdus ; le premier, dans l’immensité d’une foule par trop étrangère, ou sur les routes interminables du paysage austère qu’il parcourt ; le deuxième, dans la froideur d’une cité de la périphérie Tokyoïte. Deux êtres dont la douleur résonne en chœur face au désespoir d’une jeunesse, dont l’avenir est tracé d’avance. A la vision des deux films, à l’essence jumelle, un constat accablant s’impose au spectateur : sur le fond, rien n’a changé.

Avec Cycling Chronicles, Wakamatsu revient en force sur le devant de la scène, et signe un film dans lequel le désespoir et l’amertume laissent néanmoins entrevoir la possibilité d’un changement, pour peu qu’une prise de conscience intervienne. D’une empathie communicative, l’auteur nous montre avec force, conviction et fulgurance, qu’il est encore possible dans le cinéma contemporain de l’archipel, de parler de la jeunesse autrement qu’en la draguant avec complaisance.

Dimitri Ianni | 14.02.2008 | Japon

Site du film (en japonais) : www.17sainohukei.jp

Cycling Chronicles est disponible en DVD japonais chez Amumo, malheureusement sans sous-titres.

[1Une mini rétrospective de trois de ses films y est organisée, ainsi que la première internationale de Jitsuroku : rengo sekigun - Asama sanso e no michi (The Red Army, 2007) son dernier long-métrage fleuve, narrant la dérive des mouvements estudiantins radicaux de gauche, et menant jusqu’à une reconstitution minutieuse de L’Affaire du Chalet d’Asama. Lire l’interview du réalisateur au sujet de cet événement, déjà plusieurs fois traité au cinéma, mais de façon contestable.

[2La vie tragique et tumultueuse du saxophoniste free-jazz Kaoru Abe.

[3Il a lui-même quitté sa famille à l’âge de dix-sept ans pour rejoindre Tokyo après avoir été expulsé de son lycée.

[4Groupe créé en 1968 par Jean-Luc Godard et Jean-Pierre Gorin, en compagnie d’autres militants maoïstes. Ils réalisent des films en 16 mm sans aucunes préoccupations commerciales, rejetant toutes les conventions et règles adoptées par le cinéma traditionnel ou “bourgeois”. Leur objectif étant de faire la promotion d’un cinéma politique et militant au service du prolétariat, ayant pour souci un projet de transformation de la société, par la volonté de transformer le cinéma même. Démarche adoptée par Adachi et Wakamatsu dans Armée Rouge déclaration de guerre mondiale, F.P.L.P. (Sekigun - P.F.L.P - Sekai senso sengen, 1969).

[5Film co-produit par Mamoru Sasaki, scénariste de la Sozosha de Nagisa Oshima, le critique anarcho-révolutionnaire Masao Matsuda et Adachi lui-même.

[6Ce dernier tua quatre personnes à l’aide d’un pistolet, entre le 11 octobre et le 5 novembre 1968. Condamné à mort, il fût exécuté en 1997.

aka Cycling Chronicles : Landscapes the Boy Saw - Landscape of a 17-Year Old -17-Sai no Fûkei - Shônen wa nani o mita no ka | Japon | 2004 | Un film de Koji Wakamatsu | Avec Tasuku Emoto, Mansaku Fuwa, Ichirô Hariu, Juri Ihata, Kaori Kobayashi, Atsuto Maruyama, Etsuko Seki, Yoji Tanaka, Masakatsu Toriyama
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