Dans l’arène du vice

Autoparodie.

Certes l’on peut remercier l’Étrange Festival, associé à l’éditeur Wild Side, de vouloir approfondir un travail initié par Cinémalta avec les grands auteurs du roman porno Nikkatsu ; même si la constitution d’une sélection parmi une production si pléthorique s’étirant sur dix-sept années (1971-1988), se risquant à sortir des sentiers battus des classiques de la première vague, comporte un risque non négligeable de dispersion pour le néophyte. Pour le public vierge de péchés libertins mues par le superbe scope en couleur du doyen des studios Japonais, la vision de Dans l’arène du vice de Masaru Konuma risque d’en déconcerter plus d’un, malgré l’intérêt non négligeable d’une œuvre située à une époque charnière.

En effet, le cinéaste, qui est passé du faste des décors maison du studio pour des extérieurs plus contemporains et moins dispendieux, aborde en 1977 son vingt-et-unième métrage en ayant déjà derrière lui une filmographie conséquente. Le plus esthète des maîtres du roman porno, et Pygmalion de la “Reine du Bondage” Naomi Tani, s’est déjà frotté aux variations sadomasochistes les plus insolites. Il conçoit alors une pause récréative en forme de film somme, à travers une fantaisie autoparodique située dans un monde du travail, peuplé de petites mains corvéable d’OL (sécrétaires) avenantes. Un univers qu’il a par ailleurs préalablement abordé lors de ses contributions à la série des Journal érotique d’une secrétaire (Erotic diary of an office lady) [1]. Film plein d’humour et de légèreté, co-scénarisé par le talentueux Yôzo Tanaka [2], Dans l’arène du vice nous conte la trajectoire parallèle de deux secrétaires : Shizué (Asami Ogawa), une dépressive suicidaire qui manque de se tuer en se jetant d’une falaise, est sauvée in extremis de la noyade par deux amis en ballade. Celle-ci finit par emménager chez l’un d’eux et tombe progressivement amoureuse des deux hommes, dont la présence égaye sa triste existence. Alors que Nozomi (Natsuko Yashiro), jeune femme gracile et réservée, vivant une aventure discrète avec son patron, est victime d’un gardien d’aquarium pervers qui l’enlève pour la séquestrer dans son appartement miteux. Au contact de son tourmenteur, les sens de la belle vont alors progressivement s’éveiller.

Loin d’être au niveau des œuvres emblématiques de son auteur (Fleurs et serpents, Une femme à sacrifier) Dans l’arène du vice n’en constitue pas moins un agréable divertissement, contenant tous les ingrédients constitutifs de l’univers de son créateur. Bien qu’il fût souvent considéré comme le maître des cordes, Konuma n’a pourtant jamais fait preuve d’un appétit particulier pour le sadomasochisme et ses codes stricts [3], préférant soigner ses compositions aux cadrages et aux lumières élaborées et faire resplendir de milles feux toute la beauté charnelle de ses actrices intrépides. A la différence de Noboru Tanaka (La Véritable Histoire d’Abe Sada, Bondage), les jeux de corps de Konuma n’expriment pas le désespoir et la folie issus d’un érotisme “bataillien”. Chez lui la chair est vibrante, exaltée, hédoniste, et même joyeuse, à l’instar des parties fines qu’entretiennent Shizué et ses deux jeunes amants. Ceci même si elle cache parfois des jeux tourmentés aux relents psychanalytiques (La vie secrète de Madame Yoshino). L’on remarque ainsi que chez l’auteur, le genre masculin apparaît souvent sous les traits d’hommes d’âge mûr et complexés, à l’image du gardien séquestrant Nozomi et couvant un poisson exotique carnivore dans un aquarium d’appartement. Ces êtres psychologiquement infirmes, qui se sentent inférieurs à la gente féminine qu’ils convoitent, ne parviennent à surmonter cette tension intérieure qui les habitent qu’en attachant et dégradant leurs proies pour mieux les dominer. Mais à l’image de Nozomi acceptant finalement sa condition, lorsqu’ils y réussissent enfin, las, ils finissent par les quitter comme si une flamme s’était éteinte lors de la transformation vécue par leur jouet féminin dans le processus de soumission. C’est aussi ce qui procure cette sensation que la femme “Konumienne” triomphe toujours. Son désir manipulant inconsciemment et implacablement l’homme qui s’en empare.

Avec sa structure narrative éclatée, Dans l’arène du vice joue avec les ruptures de ton autant esthétiques [4] que dramatiques, pour traduire tout l’éventail des sensibilités du cinéaste. Aussi, nulle surprise à voir surgir au beau milieu de ces deux trajectoires féminines, traduisant chacune une transformation progressive et particulière du désir et d’une forme de libération chez la femme, un pervers érotomane cocasse et farceur interprété par Nagatoshi Sakamoto. De l’ignoble Kunisada d’Une femme à sacrifier infligeant à son ancienne épouse les pires humiliations, il devient une caricature sous la forme d’un joyeux gai luron faisant office d’intermède comique, désamorçant la dramaturgie des deux récits ; parodiant au passage les fameuses seringues à lavement démesurément grotesques de Konuma dans une scène hilarante qui ferait hurler la SPA. Il sert alors d’alibi parfait, permettant au passage à l’auteur de convier quelques unes des stars emblématiques du studio, sous forme de vignettes comiques impliquant tantôt un groupe d’écolières, l’actrice Yûko Katagiri en uniforme marin jouant son propre rôle, ou encore Naomi Tani singeant la Pivoine Rouge sur un pont japonais ; et se transformant dans la scène suivante en dominatrice armée d’un fouet, toute de cuir vêtue à la mode occidentale. Cette légèreté tourne par moment à la farce grotesque quand un policier se travestit pour arrêter le pernicieux lutin et finit par succomber à ses caresses.

Comme à son habitude, Konuma se révèle toujours aussi habile à l’image lors des superbes séquences de domination de Nozomi, dont la frêle et délicate silhouette se prête à merveille à tous les abus, même si ceux-ci apparaissent bien inoffensifs au regard des humiliations dispensées dans Une femme à sacrifier. Si le talent de Kumashiro est de révéler le naturel de ses actrices en les poussant dans leur retranchements à l’aide de longs plans-séquences, celui de Konuma consiste à les sublimer telle des icônes de shunga (estampes érotiques), figées dans la fragilité de leur beauté fugitive, y compris dans les postures les plus inconvenantes. Le corps contrit par les supplices de son bourreau, l’image baignée dans une lumière splendide égrenée de gros plans “léoniens”, Nozomi prend alors vie peu à peu pour s’accaparer son propre désir, brûlant et libérateur, à l’image des héroïnes typique de Tanizaki, l’un des auteurs fétiche de Konuma. Dans la pénombre de la chambre, dont la lumière violacée se réfléchissant à travers l’aquarium produit un décor quasi onirique, le réalisateur nous offre ainsi des séquences d’une beauté admirable. Et sait comme d’aucun varier habilement les scènes érotiques dans un même lieu, plaçant judicieusement sa caméra pour éviter de polluer l’image de caches ou floutages indésirables.

De part sa structure originale à base d’histoires parallèles, ajoutée à sa durée inhabituelle titillant le métrage mainstream, Dans l’arène du vice fait plutôt figure de curiosité pour l’amateur de roman porno. Même s’il ne constitue pas l’un des piliers cinématographiques de son auteur, il n’en recèle pas mois des qualités inventives, fruits de l’imaginaire fécond d’un artiste moins consciencieux de son propos que de sa forme. Pastiche cinématographique dont l’esprit déconcertant mêle drame et comédie avec une grande liberté, il n’en reste pas moins l’occasion coupable de découvrir quelques unes des beautés les plus fascinantes du cinéma érotique nippon.

Film diffusé dans le cadre de l’Étrange Festival 2009 (Première Française).

Dans l’arène du vice est prévu en sortie DVD avec sous-titres français le 4 Mai 2010 chez Wild Side, au sein d’une collection intitulée l’Âge d’Or du Roman Porno Japonais, et qui comportera 30 titres. A noter que l’ensemble des films de la collection a fait l’objet d’une restauration numérique.

[1Sept épisodes de 1972 à 1977.

[2Collaborateur régulier de Masaru Konuma, il fût également l’auteur du scénario de la fameuse Trilogie de l’ère Taishô de Seijun Suzuki, ainsi qu’un membre du collectif de scénaristes Yoshiaki Ôtani, ayant prêté leurs service à Kôji Wakamatsu lors de ses débuts indépendants.

[3Le cinéaste s’était d’ailleurs brouillé avec le romancier Oniroku Dan qui jugeait sacrilège les libertés prises par celui-ci vis à vis d’une conception plus sérieuse des rapports SM tels que décrits dans l’œuvre originale, lors de la sortie au Japon de Fleurs et serpents (1974).

[4Il est intéressant de noter à quel point le cinéaste joue des contrastes entre ombre et lumière dans sa mise en scène. L’histoire de Nozomi se déroulant la plupart du temps dans la pénombre alors que celle de Shizué s’exprime au grand jour.

aka In the realm of sex - Corrida of sex and love - Sei to ai no korîda - 性と愛のコリーダ | Japon | 1977 | Un film de Masaru Konuma | Avec Natsuko Yashiro, Asami Ogawa, Hirotaro Honda, Hirokazu Inoue, Mitsuru Kandabashi, Nagatoshi Sakamoto, Yûko Katagiri, Naomi Tani
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