Dark Forest

Vous savez ce que c’est : vous réunissez quelques amis – citadins et donc empotés - pour une rando en forêt au cul du monde, l’un d’entre eux se blesse au milieu de nulle part, il n’y a pas de couverture réseau pour jouer du portable, la nuit tombe, et c’est le drame. Tenez, à peu de choses près, c’est exactement ce qui arrive aux cinq protagonistes de Dark Forest. Sauf que leur forêt, sous ses airs verdoyants trompeurs, est interdite au public depuis qu’un incendie l’a ravagée un an auparavant ; que Jung-ah, héroïne à défaut de mieux, a hérité des dons de prescience de sa défunte sœur, et que la végétation locale se nourrit du sang de tout blessé pour le transformer en zombie blanchâtre et meurtrier.

Rendons grâce au site YesAsia pour sa formidable formule « Pick’n’Mix », sans laquelle je n’aurais jamais mis la main sur Dark Forest, membre d’un quatuor de films d’horreurs sortis dans les salles coréennes en juillet 2006 [1]. Le principe est simple : vous commandez trois films que vous avez envie de voir, et vous pouvez, gratos, en choisir un quatrième dans une liste dans laquelle a) vous avez déjà tout vu, b) rien ne vous intéresse. C’est ainsi que je me suis retrouvé devant ce dérivé non-dérivatif du Projet Blair Witch, dans lequel Kim Jeong-min, assistant/scénariste promu réalisateur, étale avec force inconsistance son affection pour la couleur noire. Soit, ce n’est pas une couleur si l’on écoute Newton, mais Michel Pastoureau [2], lui, n’est pas tout à fait d’accord. Et personnellement en fait, là, tout de suite, je m’en fiche un peu. Ce qui compte, c’est que dans le noir, on ne voit pas grand chose.

L’incroyable concept de Dark Forest – qui, pour le coup, assume son titre jusqu’au bout – est que la quasi totalité du métrage est plongée dans l’obscurité. Et je ne parle pas d’un tournage « day for night », nuit américaine qui offre, dans son illusion bleutée, autant à voir qu’en plein jour ; mais bien d’une nuit noire, uniquement praticable avec les goggles que vous vous êtes offertes avec le dernier épisode en date de Call of Duty [3]. Sauf que la caméra de Kim elle, n’est pas en mode nocturne, et qu’on ne voit pas ses acteurs, leur mort, leurs exactions zombiesques et j’en passe ; bref, on passe près d’une heure quarante à cligner des yeux, tant et si fort que le peu que l’on distingue, épuisés, paraitrait presque être en 3D. Prend ça, Cameron !

Sauf que tout ça n’est pas tout à fait vrai.

Le noir dont je vous parle n’est pas tant le fait de Kim Jeong-min – il faudrait pour cela qu’il partage sa cécité avec son chef-opérateur, ou souhaite accomplir un suicide commercial -, que celui de Winson, éditeur hongkongais redoutable qui se plait, visiblement, à attenter à l’intégrité artistique de films coréens [4]. Il suffit pour s’en convaincre, de dénicher la bande annonce du film quelque part sur la toile, et de comparer la luminosité de ses images avec l’improbable marasme proposé par Winson ; tel quel, malheureusement, Dark Forest n’est plus que l’ombre de lui-même, version forcément alternative à celle voulue par son réalisateur.

Conscience et objectivité sont deux choses distinctes toutefois, et je ne puis faire autrement que décrire la projection à laquelle j’ai assisté. A savoir une œuvre/une édition pénible, au cours de laquelle on se contente de deviner deux-trois meurtres sympathiques – la rencontre d’une lame et de l’intimité d’une demoiselle est toujours du plus bel et brutal effet, même dans le noir -, de se laisser porter par une bande son inutilement gonflée aux grognements animaux, et d’admirer le visage de So I-hyeon (qui, comptant aussi The Restless dans sa filmographie, est certainement aujourd’hui à la recherche d’un agent), pour tromper notre frustration grandissante. Si les bonnes idées du film s’effacent dans le massacre opéré par Winson (cette tête coupée en deux à la pelle, bon sang !), on ne peut s’empêcher de constater que, toute appréciation esthétique mise à part, Kim Jeong-min se perd en relations fraternelles stupides et prescience inutile (si ce n’est pour déjouer ses propres anticipations, le malin !), autant qu’il étire son synopsis maigrichon jusqu’à la rupture. Les sceptiques pourront s’asseoir devant l’interminable atermoiement des deux derniers survivants du groupe, emblématique d’une propension à faire durer chaque scène, chaque échange de cette frayeur un peu benête, bien au-delà du raisonnable. Il se peut finalement que l’infâme affront commis par les techniciens de Winson, rende, un peu, service au film de Kim Jeong-min. Au grand jour, son esthétique et sa lisibilité retrouvées au prix d’une vacuité potentiellement plus aveuglante encore, Dark Forest perdrait alors le peu qu’il lui reste en l’état : le bénéfice du doute.

Akatomy | 6.10.2010 | Corée du Sud

Dark Forest est donc disponible en DVD HK chez Winson. Peut-être l’édition coréenne est-elle plus présentable ?

[1Les trois autres films du package, savamment nommé « 4 Horror Tales », étant February 29, Forbidden Floor, et Roommates.

[2Auteur du très beau Noir : Histoire d’une couleur, aux éditions Seuil.

[4Cf. notre article sur Truth or Dare.

aka Dark Forest – 4 Horror Tales - Dark Forest of Death - 죽음의 숲 | Corée du Sud | 2006 | Un film de Kim Jeong-min | Avec So I-hyeon, Lee Jong-hyuk, Kim Young-joon, Choi Seong-min, Park Choong-seon
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