Dirty Pretty Things

On savait que Stephen Frears pouvait être cinglant (son adaptation des Liaisons dangereuses est un modèle, notamment son Valmont, si bien campé par John Malkovich), qu’il savait faire sourire et même rire avec une réalité sociale pourtant peu réjouissante (The Snapper, The Van). Le voici qui prend les armes d’habitude dévolues aux Mike Leigh, Ken Loach ou, plus récemment, Peter Mullan : Dirty Pretty Things enfonce le clou du militantisme, ingrédient jamais absent des oeuvres du cinéaste, mais qui s’était, le plus souvent jusqu’ici, contenté de nourrir l’arrière-plan des histoires sans en représenter le moteur, sans être l’étincelle qui fait d’un projet un film.

Stephen Frears franchit ici un cap. Dans ses films précédents, il nous parlait certes des franges de la population britannique les moins privilégiées, mais il s’agissait toujours de familles, de quartiers dont la situation était, à la base, connue. Avec Dirty Pretty Things, on commence à apercevoir la face cachée de la Lune, la chair à canon de nos sociétés occidentales, de nos pays dits développés à l’économie toute-puissante. Ces jolies choses dégoûtantes, ce sont les tâches que subit chaque jour l’armée des ombres, des sweat shops du textile aux hôtels de passe à la manque. Ils et elles sont là, partout autour de nous mais nous ne les voyons pas, c’est tellement plus simple, plus commode pour nos petites vies tranquilles. Et que personne ne se croie à l’abri de ce reproche : même pour l’ouvrier le moins bien payé, la vie est encore plus facile que pour ceux qui n’ont pas d’existence légale. Ils trouvent pourtant le courage d’aller chercher du travail, et de s’y rendre, jour après jour, dans la peur de l’expulsion, dans la misère.

Les clandestins. Les intouchables de nos sociétés industrialisées, "ceux qui nettoient notre merde, qui sucent nos queues", qui en sont réduits aux pires extrémités pour survivre, parvenir à rester là où ils ont échoué, et qui est rarement l’endroit où ils rêvaient d’atterrir. C’est là tout le sujet, brûlant et douloureux, du nouveau film de Stephen Frears, qui est une vraie réussite. Sur tous les plans : celui de la narration, avec des personnages principaux et secondaires touchants ou révoltants, en tout cas vrais et une histoire prenante et également touchante et révoltante ; celui du jeu, le film étant servi par des acteurs en grande forme, notamment Audrey Tautou qui parvient à casser l’image de grande naïve optimiste qui est la sienne depuis Amélie Poulain (et que son rôle de névropathe de A la folie... pas du tout n’avait pas réussi à entamer). Sergi Lopez est parfait en salaud profiteur (mais qui se pique d’être un bienfaiteur de l’humanité), tout comme Chiwetel Ejiofor, acteur de théâtre britannique qui occupe le tout premier rôle.

Chose amusante : rares sont les acteurs qui interprètent un personnage de leur propre nationalité. Ejiofor joue un Nigérian, Tautou une jeune Turque. Seul, parmi les premiers rôles, Lopez campe un Espagnol (un Catalan, oui, Montse !), ce qui ne l’a pas dispensé de séances de coaching afin de prendre l’accent catalan parfait lorsqu’il donnait son texte en anglais !! Les conseils de Penny Dyer semblent moins incongrus pour Audrey Tautou et Chiwetel Ejiofor... mais Lopez dit que Dyer connaît mieux son accent que lui-même...

La fin du film (vous noterez que, pour une fois, je n’ai rien défloré) pourra surprendre, décevoir peut-être en ce qu’elle est assez conventionnelle. Mais croyez-moi, après les longues minutes de tension, ça fait du bien...

Lester D. Shapp | 30.08.2003 | Hors-Asie

Dirty Pretty Things sort sur les écrans français le 3 septembre 2003.

aka Dirty pretty things, loin de chez eux | USA / UK | 2002 | Un film de Stephen Frears | Avec Audrey Tautou, Chiwetel Ejiofor, Sergi Lopez, Sophie Okonedo, Benedict Wong
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