Doberman deka

Fukasaku et Chiba en quête d’un nouveau souffle... telle pourrait être la motivation de ce Doberman deka qui croise allègrement l’univers des bosozoku (gangs de motards) et des yakuzas, l’hommage parodique aux Dirty Harry, le thriller policier et les films de karaté sauce Chiba. Un mélange à priori compromettant et peu habituel pour le maître ; et pourtant, même si l’on est loin des chefs d’oeuvres réalistes et nihilistes des années 70, son intérêt n’est pas négligeable.

Après avoir usé jusqu’à la corde son personnage de tueur karatéka broyeur d’os viril et belle gueule pendant le milieu des années 70, Shin’ichi “Sonny” Chiba entame une mue avec des rôles toujours taillés sur mesure, mais aux registres plus divers. Du tueur au sang froid de Golgo 13 : Kûron no kubi (1977), au légendaire sabreur borgne de Makai tenshô (1981), en passant par des super-productions internationales tels Message from space (1978) ou Virus (1980), Sonny Chiba demeure une valeur sûre, tremplin idéal pour un succès commercial. De son côté Kinji Fukasaku, dont la collaboration avec Chiba est d’une étonnante longévité [1], vient de donner le coup de grâce au yakuza eiga, après le nihilisme de Jingi no hakaba (1975) et Yakuza no hakaba (1976) avec l’inoubliable Tetsuya Watari. Sur le point d’entamer lui aussi le délicat virage des années 80, Fukasaku emboîtera le pas aux tendances, marquées par les drames SF et les fresques épiques historiques.

Ce Doberman deka est donc d’une certaine façon un tournant, voire une hésitation à abandonner véritablement un genre qu’il a poussé à son paroxysme sans compromission, et auquel il reviendra des années après avec Itsuka giragirasuruhi (1992), tout en signant son attrait pour un cinéma plus commercial, léger et moins ouvertement critique et contestataire. D’autant que le sujet n’est autre que l’adaptation d’un personnage de manga créé en 1975 par Buronson [2], également co-scénariste du film, et qui donna lieu à une série TV du même nom. Ce dernier scénarisera une nouvelle adaptation en 1996 pour le marché vidéo, beaucoup plus hardboiled, réalisée par Daisuke Gotô (Zero Woman, Zero Woman 2, Sasori in U.S.A.) et interprétée par la star incontestée du V-cinema nippon, le bien nommé Riki Takeuchi. Autant dire que le personnage visait avant tout à mettre en avant les multiples talents de Sonny Chiba, tant dans les scènes d’actions que dans une veine plus dramatique, et comique.

Une jeune prostituée se prénommant Tamashiro est retrouvée morte et carbonisée à l’essence. Seule une photo et quelques effets personnels permettent de l’identifier. Ce crime ressemblant étrangement à une série de meurtres similaires, alerte la police qui a tôt fait d’emprisonner un petit voyou vu en sa compagnie, et faisant partie d’une bande de motards. Ce dernier qui était son souteneur refuse d’aider la police, entraînant sa bande à provoquer une émeute devant le commissariat pour le faire libérer. Le commissaire en chef Sano, qui ne sait plus où donner de la tête, se voit obligé d’accueillir le détective Joji Kano (Sonny Chiba) venant d’Okinawa afin de vérifier si la jeune fille morte est bien la même qu’une fille portant le même nom, et disparue cinq années auparavant de son village natal d’Ishigaki.

Pendant ce temps, une jeune starlette de la chanson, Miki Haruno (Janetto Hatta) prépare un concours télévisé sous la protection de son mentor, le chef yakuza Hidenori (Hiroki Matsukata). Alors que l’enquête progresse et que la police conclue hâtivement que la fille décédée est bien la même que celle que recherche le détective Kano, de troublantes coïncidences semblent impliquer la jeune chanteuse et son entourage avec cette série de crimes crapuleux. L’inspecteur Kano aux méthodes musclées persiste à s’accrocher à ses intuitions, au risque de se confronter à la police locale.

Si le prologue du film semble tout droit sorti du meilleur Fukasaku, en nous plongeant dans le constat méticuleux d’un crime affreux filmé caméra à l’épaule, dès le générique on pressent le virage opéré. Fini l’image brute et la réalité impitoyable du contexte social de l’après-guerre. Les néons illuminant Shinjuku traduisent le monde du show business en plein essor, tout autant que celui des idoles émergentes de la chanson. Le score bluesy aux arrangements très Lalo Shiffrin de Kenjiro Hirose, empruntant les traits d’une BO très blaxploitation, indique que Fukasaku joue sur plusieurs registres.

L’univers des yakuzas s’est transformé. S’ils tiennent toujours les salons de massages et le commerce de la drogue, leur façade est désormais celle d’une agence d’artistes. Quel qu’en soit le côté glamour et strass, Fukasaku n’est pas dupe et montre l’envers du décors où la réussite passe par la corruption et l’intimidation. Hidenori est un gangster qui croit pouvoir façonner une jeune femme en futur star de la chanson et ainsi obtenir gloire et fortune, soit bien davantage qu’avec ses activités illégales. Pour ce faire il n’hésite pas à encourager Miki à se droguer et la maintient ainsi sous sa coupe. Il s’emploie à la couper de son passé d’insulaire provinciale - que seul Kano semble pouvoir lui rappeler - et ainsi la conditionner à devenir une star et démarrer une nouvelle vie.

Ce curieux mélange entre monde interlope et univers show business est figuré par une image lissée et un abus de gélatines et autres filtres étoilés (voir les scènes dans le cabaret, ou le show TV final) du plus mauvais goût, qui rendent à ce film son esthétique dépassée et très série B, même si la mélancolie de Miki y apporte un certain charme désuet. C’est alors que notre “Chiba-kun” entre en scène. Vêtu d’un chapeau de paille, d’un jean blanc et chargé d’un gros baluchon d’où s’échappe la tête d’un porcelet, l’on est clairement dans le ton parodique. Même si le personnage de Kano fleure bon l’exotisme primaire, l’intérêt du film réside pourtant dans la confrontation entre ce rustaud superstitieux venu de son île, et les méthodes modernes de la police tokyoïte.

Fukasaku montre une police rationnelle et sûr d’elle même, alors que le détective Kano croit aux prédictions d’une oracle affirmant que la jeune fille disparue est toujours en vie. Cet exotisme est renforcé lorsque Kano jette des coquillages tel un - ridicule - rituel divinatoire pour conforter ses intuitions. Cette opposition entre la technologie de la police de Tokyo et les méthodes ésotériques de Kano sont prétextes à quelques scènes comiques, sans parler du porcelet qu’il trimballe pendant tout le film. L’humour naissant de la confrontation entre le personnage généreux de Kano et la froideur de la ville où chacun cours après l’argent. Seul le couple du souteneur et de la prostituée apparaissent finalement les plus humains et chaleureux dans leur comportement outrancier et burlesque. La scène la plus hilarante étant sans conteste celle où Kano se fait attirer dans un club de striptease par le proxénète et se retrouve sur scène à faire le spectacle, quasiment violé par la prostituée !

Mais Kano n’en oublie pas moins sa mission, et Fukasaku de mettre en valeur les talents physiques et les poings d’aciers de Sonny Chiba, toujours inimitable, même si les scènes d’actions ne sont pas tout à fait à la hauteur de nos espérances. Chiba se prend tout d’abord pour un Belmondo voltigeur tout droit sorti de Peur sur la ville, en faisant du rappel sur un immeuble de 40 étages pour sauver Miki otage d’un fan psychopathe. Une autre scène rappelle avec bravoure qu’il est bien le plus grand briseur de nuques du cinéma nippon. Quand ce dernier s’empare d’un Magnum 44, on n’est pas loin de l’hommage à Dirty Harry, voire au plagiat de Magnum Force (1973), s’il l’on en croit le dénouement de l’une des branches de ce scénario tortueux. Fukasaku veille à maintenir un semblant de suspense sur l’identité du tueur et cette enquête, mais l’affaire manque de conviction, alors que les rapports entre Miki Haruno et Kano apportent une touche mélancolique et triste.

Le rythme est soutenu par l’enchaînement des cascades qui alternent avec les moments dramatiques sans grande originalité. Fini la narration en images fixes si chère à l’auteur, l’époque est au changement. Le divertissement qui domine ici n’empêche pourtant pas Fukasaku de dépeindre avec une certaine noirceur les méthodes du show business, qui consume les jeunes talents bercés par la naïveté de leurs aspirations, seule la drogue leur permettant de tenir la pression.

Doberman deka est certes loin des meilleurs opus du maître, trop hésitant quant au ton à adopter, mais n’en reste pas moins un Fukasaku, d’où probablement une certaine retenue à vouloir trop le critiquer, et qui plus est avec Sonny Chiba. Alternant allègrement parodie, mélodrame et action survoltée, cette oeuvre apparaît aujourd’hui datée mais se laisse pourtant consommer, non sans une certaine nostalgie pour ces deux monstres sacrés qui firent tant de bien au cinéma de genre que nous aimons. Bon j’allais oublier le plus que convaincant Hiroki Matsukata, et autre fidèle du maître.

Dimitri Ianni | 28.06.2005 | Japon

Disponible en VHS (NTSC) chez Toei Video.

[1Sonny Chiba accompagne les début du maître à la caméra, ainsi que les siens, tout autant que ses adieux, en interprétant le détective dans les deux films de la série Fûraibô tantei (1961), et en apparaissant dans Battle Royale 2 : Requiem (2003), ultime testament du maître décédé pendant le tournage.

[2Également connu sous le nom de Sho Fumimura, il signa notamment le scénario de Fist of the North Star (Ken le survivant avec Tetsuo Hara), puis celui de Doberman Detective (avec Shinji Hiramatsu). Il est aussi le scénariste de Sanctuary, autre manga à succès situé dans l’univers des yakuzas.

aka Detective Doberman - The Doberman Cop | Japon | 1977 | Un film de Kinji Fukasaku | Avec Sonny Chiba, Hiroki Matsukata, Janeto Hatta, Eiko Matsuda, Suzuki Asuhiro
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