Dodes’kaden

Dodes’kaden, dodes’kaden, dodes’kaden… Rokuchan, adolescent différent, imite le bruit d’un tramway dont il s’imagine aux commandes avec pour terminus le bidonville proche de chez lui. Dans ces logements de fortune, des hommes et des femmes essayent de vivre tant bien que mal avec les cartes que leur a données l’existence. Ce bidonville abrite un assortiment d’individus que la vie a malmené : des employés alcooliques qui échangent leurs femmes, un mari trompé par sa femme vit désormais en mode automatique, une jeune femme est exploitée par son oncle, un clochard et son fils logent dans une carcasse de 2CV en imaginant leur future maison, un artisan…

Cinq ans après son film précédent, Barberousse, Akira Kurosawa revient sur un sujet qui lui tient à cœur et qu’il a traité à plusieurs reprises : le destin des laissés pour compte de la société. Un thème déjà au centre de Barberousse justement, mais aussi de L’ange ivre et des Bas-fonds. Un film dont il partage une certaine théâtralité, mais aussi la séparation entre ces déshérités et le reste du monde. A une seule occasion, la caméra quitte le village de tôle pour suivre le petit garçon allant quémander à manger à l’arrière des restaurants. Cette impossibilité de sortir de sa condition est aussi soulignée par le format 1,66 choisi, le réalisateur abandonnant le format scope de ses films précédents.

Si, dans Dodes’kaden, il ressasse de nombreux éléments de ses œuvres postérieures, Akira Kurosawa innove dans un domaine : il filme pour la première fois en couleur. Dès cette première incursion, le cinéaste s’inspire de l’un de ses peintres préférés, Vincent van Gogh, qui sera l’un des personnages de son antépénultième film, Rêves. A l’instar de ces soleils couchants éclatants accompagnant Rokuchan lors de la scène qui clôt la présentation des protagonistes.

Paradoxe de ce passage à la couleur, sa mise en scène est finalement moins flamboyante, moins dynamique. Il utilise plus de longs plans séquences que traditionnellement.

Dodes’kaden s’inscrit un cran en-dessous des précédentes réalisations d’Akira Kurosawa. Il lui manque l’énergie vitale que l’on trouve dans ses films antérieurs, aussi noirs soient ils, avec souvent comme formidable vecteur de cette énergie, Toshiro Mifune avec qui il a rompu depuis Barberousse.

Un unique personnage se distingue parmi les habitants de ce bidonville par sa volonté d’aider ses voisins, Tamba. Le vieil artisan fait preuve d’empathie vis-à-vis de ses semblables, aidant ainsi le voleur à le déposséder de son portefeuille. Mais à la différence des personnages traditionnels du réalisateur japonais qui vont jusqu’au bout, celui-ci reconnaît le caractère limité de ce qu’il peut accomplir. L’artisan va ainsi conseiller au clochard d’aller chercher un médecin pour soigner son fils, mais lorsque celui-ci décline la proposition, il n’insistera pas.

Dodes’kaden est à ce titre l’un des films les plus pessimistes du cinéaste, qui traverse lui-même une passe difficile, n’ayant pu réaliser de film pendant cinq années. Il commettra d’ailleurs une tentative de suicide après la sortie de ce premier film plein de couleurs.

Kizushii | 2.10.2017 | Japon

Dodes’kaden est disponible depuis le 30 août chez Wild Side en Blu-ray et en DVD, dans des versions restaurées. Ils sont accompagnés comme pour les précédents films d’un livre d’une soixantaine de pages de Christophe Champclaux.
Remerciements à l’équipe de Wild Side.

aka どですかでん | Japon | 1970 | Un film de Akira Kurosawa | Avec Yoshitaka Zuschi, Junzaburō Ban, Kyoko Tange, Hisashi Igawa, Hideko Ogiyama, Shinsuke Minami, Noboru Mitani, Hiroyuki Kawase, Atsushi Watanabe, Tatsuo Matsumura, Tomoko Yamazaki, Masahiko Kametani
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