Donor
Philippines | 2010 | Un film de Mark Meily | Avec Meryll Soriano, Baron Geisler, Jao Mapa, Karla Pambid, Joy Viado
Donor

Si la pauvreté mise en scène dans Donor est somme toute récurrente dans tout un pan du cinéma asiatique – Lizette (Meryll Soriano) vend des films pirates dans les rues de Manille – la proposition de l’une de ses voisines de commerce illicite l’est nettement moins : la jeune femme ne souhaiterait-elle pas vendre l’un de ses reins à un étranger las de dialyse, en échange de six chiffres ? Sans hésitation, Lizette refuse. Pas aidée par son supposé petit ami Danny (Baron Geisler) – malotru sans emploi ni ambition qui, quand il n’est pas obnubilé par une partie de jambes en l’air au point de trahir son engagement contraceptif, dérobe les économies de la belle pour boire, et rêve de pouvoir lui en soustraire un peu plus pour s’offrir un flingue -, Lizette finit par vouloir se soustraire à la crainte des descentes de police et se lance dans l’entreprise, espérant pouvoir postuler pour un poste à Dubaï avec ses gains. Et découvre, peu à peu, les implications de sa décision, sous le regard faussement objectif du réalisateur philippin Mark Meily.

Car d’apparence, ce professeur et metteur en scène, à qui l’on doit le succès de la version philippine de Caméra Café (on en aperçoit quelques images dans la chambre d’hôpital de Lizette), regarde les mésaventures de son héroïne avec un détachement déconcertant. Depuis la question fatidique, posée l’air de rien, jusqu’au dénouement funeste, en passant par un mariage forcé et autre avortement de fortune, Donor cumule les heurts moraux sans jamais tressaillir ou s’offusquer, comme si tout cela était parfaitement normal, puisque réaliste. Cependant, on comprend rapidement que les fondus au noir qui servent inexorablement de transitions entre toutes les scènes de ce film monocorde, plutôt qu’une certaine fainéantise dans le montage, incarnent autant de soupirs résignés face aux réalités philippines. On ne saurait en vouloir à Meily : au lieu de briser la chaine de ce trafic détestable, le gouvernement lui-même semble s’y insérer (involontairement ?) en tant que maillon. Alors que la règlementation interdit le don d’organe entre un philippin et un étranger à défaut de lien familial ou marital (limitant de fait un peu les possibilités), on serait tenté de voir dans la parade du mariage fantoche une solution pour en retirer quelque cotisation administrative...

Bref, tout ce petit monde s’accorde avec plus ou moins de politesse pour compliquer la vie de Lizette, lui livrant les informations au compte-goutte, procéduriers laxistes de l’exploitation humaine… ce qui est d’autant plus troublant qu’à peu de choses près, Lizette semble une femme volontaire, censée et réfléchie, superbement interprétée par la très belle Meryll Soriano. Je dis bien à peu de choses près, car elle supporte tout de même l’indolence de Danny, détestable, et ne sent pas de différence entre un rapport protégé et une réalité moins honnête ; certainement le seul point non crédible du film. Le paradoxe étant que cette erreur, liée à la banalité de la sexualité, nous choque finalement plus que l’ensemble de la procédure illicite. Nous ne sommes peut-être pas plus aiguisés que Lizette…

La réalité est donc que Meily, avec le même air de rien que la bonne femme qui entraîne Lizette dans cette galère, conspire contre son héroïne avec force humour noir, pour mieux dresser un tableau plus large, critique et cynique. Au point de laisser entrevoir un temps, que Danny serait plus censé que la jeune femme, le dotant d’une certaine logique quand il lui fait déclarer ne pas vouloir se retrouver avec un seul rein, potentiellement défaillant : après tout, il est bien placé pour savoir ce qu’il boit. Heureusement que la dernière scène du film, un tantinet gratuite mais somme toute logique dans cette hiérarchie désordonnée de torts et délits, déroule une certaine justice, même expéditive ; à force, on en aurait presque voulu à Mark Meily d’être si intelligemment laconique !

Donor a été diffusé au cours de la 13ème édition du Festival du film asiatique de Deauville (2011), en compétition officielle.

Signé Akatomy - du même auteur...
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