Electric Shadows

Mao Da Bing est un jeune adulte, simple au bon sens du terme, qui sait se satisfaire de sa condition en Chine populaire. Il est livreur pour une compagnie d’eau ; job fatiguant - il transporte les galons en vélo - et peu gratifiant - la plupart de ses clients l’ignorent complètement -, mais qui lui convient. Car si celui-ci est peu payé, il l’est suffisament pour qu’il puisse assouvir sa passion de façon régulière : la cinéphilie. Plus cinéphage que connaisseur, Da Bing a besoin d’images qui bougent. Un jour alors qu’il est en livraison, il trébuche en deux roues sur un amas de briques. Au moment où il tente de se relever, une jeune femme lui fracasse le crâne avec une brique. Lorsqu’il se réveille à l’hôpital, Da Bing se rend au commissariat pour en savoir plus sur les motivations de l’inconnue, mais celle-ci reste muette. En revanche, elle confie à sa victime les clés de chez elle, lui demandant de bien vouloir nourrir ses poissons pendant qu’elle purge sa peine, quelle qu’elle soit. Da Bing généreux, accepte. Lorsqu’il entre chez la jeune femme - Ling Ling - il constate que cette inconnue est peut-être en réalité un « parent proche » : les murs sont ornés de photos de stars du petit et du grand écran, et au centre de la pièce trône même un projecteur, accompagné d’une rangée de sièges de cinéma. Da Bing s’installe ; en parcourant les affaires de Ling il tombe sur son journal intime. Il se plonge alors dans un récit qui commence avant même la naissance de l’inconnue, avec les mésaventures de sa mère...

Premier film de Xiao Jiang, jeune réalisatrice chinoise d’à peine 33 ans, Electric Shadows est de ces récits envoutants, qui n’existent que par et pour l’amour du cinéma - et, par extension, de la vie. Récit d’une amitié oubliée, de familles décomposées puis recomposées, mais aussi d’apprentissage de la vie et de ses injustices, ce premier film décrit le cinéma comme un lieu non seulement de rencontres, mais de réunion. Un lieu où se réfugier, où l’on peut élargir son horizon, ou au contraire le restreindre à l’espace d’une intimité, le temps d’un partage avec un ami ou un membre de sa famille.

L’existence de Ling Ling est intrinsèquement liée au cinéma. Elle est en effet née au cours d’une séance de cinéma en plein air, à la fin de la Révolution Culturelle chinoise. De père inconnu, la petite fille est à l’origine de la marginalisation de sa mère, qui pense un temps au suicide mais prend exemple sur les femmes fortes du cinéma populaire chinois de l’époque pour aller de l’avant. Grandissant autour d’un cinéma en plein air, Ling Ling s’y découvre même un père : un personnage de fiction que sa mère utilise pour satisfaire ses interrogations. Déjà conquise, la petite fille voit alors le fait de regarder un film comme une réunion familiale ; et là où d’autres enfants conservent une photo de leur père, Ling Ling s’attache aux quelques photogrammes d’un morceau de pellicule.

Morceau de pellicule qu’un nouvel arrivant dans sa vie, le jeune et simplet Mao Xiao Bing, va lui dérober, autant par bêtise que par jalousie inconsciente. Alors que Ling Ling vit sa vie au travers des films, Xiao Bing tente de percevoir la sienne comme une œuvre de fiction. Il passe son temps à rejouer des scènes de films qu’il a vu, ignorant son entourage, et prétend pouvoir voir un film sur la toile de projection au travers de ses jumelles magiques, quand bien même le projecteur est éteint. Pour atténuer la douleur des roustes que lui inflige quotidiennement son père, il les « interprète » comme pour s’assurer que tout ça n’est qu’un jeu. Lui aussi en marge, il trouve au contact de Ling Ling et de sa mère, une famille qui n’est complète qu’avec l’omniprésence d’une vie en 24 images/seconde.

Tout Electric Shadows tourne autour du pouvoir, tour à tour salvateur et destructeur, du cinéma. Créateur de rêves, il est aussi à l’origine de déceptions. Lieu de réunion, il l’est autant pour Ling Ling que pour sa mère qui se rapproche du projectionniste ; le « passeur » devient alors intrus, et la passion cinéphile plus complexe. Complexe, elle le deviendra encore plus au travers de cette histoire en dents de scie que je ne vous dévoilerais pas plus ici. Il vous suffit de savoir qu’elle est entière, faites de bobines riches en joie autant qu’en tristesse. Xiao Jiang joue en effet avec les émotions avec une aisance remarquable, nous entraînant d’un bout à l’autre du spectre de l’humain pour mieux nous faire ressentir l’attachement qu’elle porte à la richesse du cinéma et de la vie. Richesse qui est telle, que même la censure pourtant indissociable des projections qui rythment le film, s’efface au profit d’une illusion de liberté, de consommation sinon d’expression.

Electric Shadows, portrait d’un pays et d’une époque, parvient à s’imposer comme un récit universel, crédible et émouvant, d’une vie difficile, entraînée inéxorablement le long d’un chemin qui connaît des hauts comme des bas, comme la pellicule qui se déroule au cours d’une projection. Xiao Jiang y fait preuve d’une maîtrise totale du récit cinématographique, renforcée par les prestations sans faille de l’ensemble des acteurs - au premier rang desquels deux enfants à l’authenticité merveilleuse. Leurs ombres - chimiques et non électriques - planent sur le récit d’Electric Shadows, qui n’est rien de moins qu’un petit chef-d’œuvre.

Electric Shadows a été présenté en compétition officielle au 7ème Festival du film asiatique de Deauville, où il a reçu le Lotus Première du public.

aka Meng ying tong nian | Chine | 2004 | Un film de Xiao Jiang | Avec Xia Yu, Jiang Yihong, Li Haibin, Guan Xiaotong, Zhang Yijing
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