Entre le ciel et l’enfer

Un ravisseur croyant kidnapper le fils de l’un des cadres dirigeants d’une société fabricant des chaussures, Gondo, s’empare du fils du chauffeur avec qui celui-ci jouait. La police conseille à Gondo de payer la rançon, mais il sera ruiné par la même occasion. Il était en effet sur point de conclure une opération financière qui lui aurait permis de prendre le contrôle de sa société, mais il a été jusqu’à hypothéquer sa maison. Gondo va finalement payer la rançon et la police commencer sa chasse à l’homme avec les moyens à sa disposition.

Entre le ciel et l’enfer est une leçon de mise en scène par un des maîtres du septième art : Akira Kurosawa. Sa qualité est à couper le souffle jusque dans les moindres détails. A l’instar de la scène de quelques secondes où, pour retrouver ses esprits après le versement de la rançon, Gondo se passe le visage à l’eau. Il met en relief toute la détresse de son personnage en se servant d’un accéléré, une technique surprenante dans un tel contexte.

Ce film se singularise par la richesse des techniques utilisées : chaque partie du film ou presque faisant appel à un style particulier. Ainsi, les 50 premières minutes d’Entre le ciel et l’enfer se déroulent dans une seule pièce sans jamais que le rythme tombe. S’il fait appel à de longs plans séquences, le cinéaste crée une composition dynamique en multipliant les points de vue.

Après cette entrée en matière quasi-immobile, Akira Kurosawa passe la surmultipliée pour mettre en scène la remise de la rançon à partir d’un train. Cette séquence est en termes de réussite à mettre sur le même plan que ses affrontements plus connus entre samouraïs. Elle est présentée dans sa durée réelle.

Entre le ciel et l’enfer fait partie de ces films, comme Le trou de Jacques Becker, qui s’emparent à pleine main du réel pour mieux façonner des œuvres de fiction de premier plan. Dans sa description de la traque du kidnappeur, le cinéaste japonais nous plonge dans le quotidien des enquêteurs, la filmant avec la minutie d’un documentariste : recherche sur le terrain, réunion collective des policiers, indice découvert grâce au bruit d’une conversation téléphonique avec le coupable…

A thème différent, tempo différent. Par rapport à la première partie, la réalisation devient ici plus nerveuse, à l’image du travail réalisé par les policiers. Dans l’avant-dernière partie, Akira Kurosawa filme la filature du kidnappeurs en signant une mise en scène plus fluide, comme les policiers doivent s’adapter aux obstacles compliquant leur poursuite.

Il nous conduit dans les bas-fonds du Japon de l’époque, descendant de la hauteur dominant l’ensemble de la ville où a été construite la villa de Gondo. En deux heures, le cinéaste nous entraîne du ciel à l’enfer. Le pistage du coupable n’est pas sans rappeler la plongée dans les bas quartiers du Tokyo de l’après-guerre d’Un chien enragé. Le réalisme prend même alors un moment des airs de fantastique avec la déambulation de junkies-zombies. Les lunettes noires du kidnappeur semblent alors être transpercées par l’éclat brillant de ses yeux, comme s’il était un être venu d’un autre monde.

La dernière scène où Gondo est confronté au kidnappeur, seulement séparé par une grille et une vitre, fait également penser à Un chien enragé. Kurosawa filme l’échange en champ-contrechamp, mais le reflet de la vitre montre toujours la personne en face. En les mettant sur le même plan, cinématographiquement, le réalisateur souligne leur communauté de destin. Dans quelle société vivons-nous ?, s’interroge-t-il. Un étudiant en médecine en vient à tuer et un chef d’entreprise qui accepte de payer la rançon du fils de son chauffeur est ruiné.

Le metteur en scène illustre la cruauté de cette société en montrant la saisie de ses biens au moment même où les policiers viennent lui annoncer que l’argent a été retrouvé. Mais il est quand même trop tard.

Akira Kurosawa ne porte pas dans son cœur la communauté des affaires, comme en témoigne les marchands associés aux malandrins dans Sanjuro et les comportements méprisables des dirigeants dans Les salauds dorment en paix. Ici, l’adjoint de Gondo à la fidélité à géométrie variable est l’un des personnages les plus détestables.

Kizushii | 23.05.2017 | Japon

Entre le ciel et l’enfer est disponible depuis le 3 mai 2017 chez Wild Side en Blu-ray et en DVD, dans des versions restaurées. Ils sont accompagnés comme pour les précédents films d’un livre d’une soixantaine de pages de Frédéric Albert Levy.
Remerciements à l’équipe de Wild Side.

aka Engoku to jigoku - 天国と地獄 | Japon | 1965 | Un film de Akira Kurosawa | Avec Toshiro Mifune, Tatsuya Nakadai, Kyōko Kagawa, Tatsuya Mihashi, Isao Kimura, Kenjiro Ishiyama, Takeshi Katô, Takashi Shimura, Tsutomu Yamazaki
Manille
Les salauds dorment en paix
Hirokazu Kore-eda
Après la tempête
Taipei Story
La forteresse cachée
A Lamb in Despair
Four Women
State of Grace
Zero Woman - Red handcuffs
Clash
L’invincible kid du Kung Fu
Les Ruines
Samurai Princess
Misty
Chasseurs de Dragons
Ghost in the Shell 2 : Innocence
Rush !
Los Hongos
Festival du Cinéma Coréen à Paris
252 : Signal of Life
Face
Still Walking
Pandora’s Box
The Return of the Street Fighter
Distance
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Casino Royale
Hideo Nakata
The Midnight Meat Train