Eunuch

Do-ryung et Ja-ok s’aiment depuis l’enfance. Mais le père de Ja-ok (Yun Jeong-Hee) est assoiffé de pouvoir, et présente donc sa fille à l’Empereur (Namkung Won). Ce dernier possède déjà plusieurs concubines et ne voit pas ce qu’une de plus lui apportera. Pourtant il n’hésite pas à faire de la servante de Ja-ok, une de ses maîtresses. Honteuse et devenue une "pestiférée", Ja-ok erre dans l’enceinte du palais et tombe nez à nez avec Do-Ryung. Leur bonheur est de courte durée car le chef des eunuques (Park No-Sik) surprend les deux tourtereaux et les enferme au cachot sans tarder. L’heure est à la confidence, et Do-ryung (Shin Seong-Il) avoue que pour rejoindre sa bien-aimée séquestrée au palais, il a dû avoir recours à la castration de ses atouts masculins. L’Empereur en personne, se déplace et succombe - enfin - au charme de Ja-ok. Le couperet tombe, Ja-ok devra partager la couche de l’Empereur sinon Do-Ryung sera exécuté.

Né en 1926 en Corée du Nord, Shin Sang-Ok participe au premier film coréen de l’histoire, Viva Freedom de Choi In-kyu. Dès 1952, il crée sa société de production : Shin Sang-OK Productions (Seoul Films puis Shin Film Company en 1983) et réalise son premier long-métrage, Ak-Ya (The Evil Night). L’année suivante il se marie avec Choi Eun-hee, actrice de premier plan de l’époque, dont il divorcera en 1976, sans toutefois couper les ponts avec elle. En 1974, suite à un décret gouvernemental, sa maison de production est fermée. Il essaye tant bien que mal de travailler dans les autres pays d’Asie entre les années 1975 et 1978. Lui et son ex-femme sont kidnappés en 1978 et ne referont surface qu’en 1983, sans que l’on sache réellement qui étaient les coupables. En 1986, il obtient un visa américain et ne pourra retourner en Corée du Sud qu’en 1989, après avoir passé trois ans sous "surveillance" lors de son séjour aux Etats-Unis. C’est cette même année que sa maison de production sera reconnue par les autorités coréennes. Shin Sang-Ok, réalisateur à la vie plus que rocambolesque, a dirigé 73 films et en a produit plus de 300. Gageons qu’il reste très dommage qu’un réalisateur ayant dirigé jusqu’à 7 films en une seule année, ait pu connaître autant de trous cinématographiques, lors de ces 2 dernières décennies. Sa dernière réalisation date de 1995 : Three Ninja. [1]

Revenons un peu en arrière et intéressons nous à l’année 1968. Au passage, notons que durant la décennie 60/70 le monsieur a dirigé pas moins de 37 long-métrages. Près de 4 films par an dont la plupart furent des superproductions. Age d’or du cinéma coréen, certainement. Age d’or de Shin Sang-Ok, encore plus certainement. 1968 donc, l’enjeu de Shin est de taille : dénoncer les pratiques du pouvoir impérial envers les eunuques, les femmes et des sujets eux-mêmes, complètement abusés pendant des siècles.

Le pouvoir est au centre de l’argumentaire de Shin. Le pouvoir de l’Empereur sur les femmes de son sérail, et également celui exercé sur les hommes du palais, qui sont tous sans exception castrés. Soyons plus clairs. Le statut d’Empereur est celui le plus proche d’un dieu, et confère une transmission du pouvoir suprême héréditaire. L’Empereur, souverain tout puissant, est encore plus sûr de son pouvoir car il est le seul véritable homme du palais, le seul pense-t-il à éprouver du désir charnel et le seul à en être digne. Aussi quand il apprend qu’un de ses serviteurs/eunuques a séduit une de ses concubines, il réagit de la façon la plus violente et cruelle qui soit : dépuceler Ja-ok en présence de Do-ryung l’eunuque. Atteinte flagrante à sa dignité, la scène est insoutenable ; d’autant plus que sa belle y prend grand plaisir. Tellement insoutenable que le chef de la garde impériale eunuque, lui-même présent, a du mal à cacher son regard emplit de compassion. C’est d’ailleurs après cette scène, que l’on découvre l’identité du futur révolté : le chef des eunuques, censé être le plus fidèle des serviteurs. Le film va maintenant orbiter autour de ce personnage, pour qui le statut d’eunuque devient de plus en plus invivable. Marre d’être le témoin de cette cruauté mais aussi et surtout le complice de l’impératrice-mère, qui enceinte fait supprimer son docteur/eunuque et toute sa suite. Ce n’est pas de pitié qu’il s’éprend pour le couple, mais bel et bien de compassion, mêlée de révolte et surtout d’un désir de retrouver sa dignité d’homme. Et si cela doit passer par une trahison et une rixe sanglante avec ses propres soldats, cela se passera ainsi.

Mais dans ce palais, le pouvoir n’est pas réservé qu’aux hautes sphères. C’est un besoin quasi vital pour chaque concubine, prête à tout pour porter l’héritier de l’Empire : comploter avec l’eunuque chargé de donner le nom de la concubine tirée au sort par l’Empereur ; éliminer la dernière concubine ayant les faveurs de l’Empereur depuis trop longtemps. Le médecin attitré de l’Impératrice-mère qui diagnostique un accouchement proche et scelle par la même occasion son destin. Mais avant ça il va posséder un court instant le pouvoir de vie et de mort sur l’Impératrice, qui le charge de lui préparer un poison violent. Même Ja-ok, après la mort de Do-ryung, est consciente du pouvoir de séduction qu’elle possède sur l’Empereur, et va s’en servir pour assouvir sa vengeance.

Eunuch film sur le pouvoir, certes. Mais Eunuch possède une autre caractéristique : son érotisme. L’érotisme dans Eunuch est omniprésent et tient une place prépondérante et devient presque un personnage à part entière. Même si la première nuit entre Ja-ok et l’Empereur reste un morceau de cruauté cinématographique, l’érotisme qui se dégage de la scène éclipse pourtant bien vite tout cela. L’érotisme poussé à son paroxysme se transforme en lesbianisme entre Ja-ok et une concubine trop délaissée par l’Empereur. Même si Do-ryung ne peut satisfaire sa compagne, la scène reste chargée d’un érotisme tragique : Ja-ok qui pique un fou rire devant l’impuissance de son compagnon de fuite. Remarquons que Shin Sang-Ok ira beaucoup plus loin dans l’érotisme avec Chonnyonho (One Thousand Year Old Fox /1969) et Ijo Yoin Janhoksa (Women of Yi Dinasty /1969).

Outre cela, Shin Sang-ok a cherché à nous exposer la souffrance qu’éprouvaient les eunuques mais aussi les concubines sous ce régime. Mais le problème de Shin c’est qu’à trop vouloir en dire, il ne parvient qu’à s’embourber dans son/ses propos et perd le spectateur au point que certaines choses lui passent sous le nez : l’attirance du chef des eunuques pour Do-ryung ou la perversité machiavélique de l’Impératrice qui va bien au delà de l’exécution de ses suivantes. C’est sans doute le gros défaut du film. Malgré cela, les intentions de Shin étant ce qu’elles sont, les couleurs vives utilisées étant sublimes, le choix des acteurs honnête, Eunuch est une très belle réussite. A voir absolument, ne serait-ce que pour rendre honneur à la grande beauté de Yun Jeong-hee et à l’immense talent de Park No-sik.

[1Source Programme du Festival du Film Asiatique de Deauville.

aka Naeshi | Corée du Sud | 1968 | Un film de Shin Sang-Ok | Avec Shin Seong-Il, Yun Jeong-Hee, Park No-Sik
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