Eyes of the Spider

Un homme en enferme un autre qu’il tient pour responsable du viol et du meurtre de sa petite fille, huit ans auparavant. En dépit des protestations de la victime, qui se déclare innocente, le père avorté redouble de violence et, au bout de 3 jours de brutalités, le captif décède. La frustration de cet homme moyen, Nijima de son patronyme, est alors à son comble - lui qui avait tant attendu de profiter de cette confrontation - et contamine ses deux vies, conjugale et professionnelle ; l’une par le silence, l’autre par le désintéressement. Peu de temps après l’incident, il rencontre Iwamatsu, un ami de jeunesse qui l’invite à changer de travail et rejoindre sa compagnie d’import-export, qui se révèle être une façade pour une association d’assassins à la solde des yakuza...

Il a beaucoup été question au cours des derniers jours [1], suite à la rétrospective consacrée à Kiyoshi Kurosawa par le Festival des 3 Continents, de travellings latéraux et de plans séquences. Eyes of the Spider contient certainement l’une des plus étonnantes de ces scènes, véritables marques de fabrique du réalisateur, dans la persécution infligée par le supérieur mafieux incarné par le trublion incontournable du cinéma nippon, Ren Ôsugi, à l’être désincarné qu’est Naomi Nijima. Alors que Nijima marche sur un trottoir, Ôsugi s’approche en voiture et le suit, le harcèle à propos d’un rapport qu’il lui demande de fournir sur Iwamatsu. Nijima se fâche et se lance à la poursuite du véhicule, qui accélère, et les deux entités quittent l’image sans que la caméra freine sa translation. Nijima revient sur ses pas dans le cadre, dont le mouvement s’inverse, suivi de près par la voiture. Et ainsi de suite, Ren Ôsugi finissant la scène debout sur son siège, droit comme un i, la tête tournée vers le ciel au travers du toit ouvrant de la berline, sans cesser de provoquer Nijima.

Cette scène, ébouriffante d’inventivité, absurde et grave à la fois, résume parfaitement le singulier compagnon de Serpent’s Path qu’est Eyes of the Spider. Reprenant le personnage de Nijima sans pour autant s’inscrire dans une quelconque continuité narrative, c’est une étude surréaliste des conséquences d’une vengeance, alternative à celle, machiavélique, élaborée tout en noirceur par le scénario de Hiroshi Takahashi, qui plonge son protagoniste recyclé dans un étrange univers de culpabilité.

Il y a beaucoup de Sonatine dans ce drame introspectif, onirique et farfelu, qui suspend la réalité d’un homme qui s’est perdu dans l’accomplissement de la violence, et l’étire le long d’enfantillages et bâillements entre yakuza. Le décalage cher à Takeshi Kitano toutefois, prend ici des allures de purgatoire mafieux proprement kafkaïen. Les missions confiées à Nijima, comme ces coups de tampons administratifs dont tout le monde connaît le rituel mais personne l’utilité, participent à créer un doux cauchemar bureaucratique de procédures fantoches et autres tâches incongrues, dans lequel il ne faut jamais réfléchir avant de parler, de peur de mettre à nu la vacuité d’une criminalité passe-temps. Les lieux de Eyes of the Spider eux-même se dressent tels des décors incomplets, habiles appropriations d’un manque de budget, et constituent un contrepied total avec le sérieux de l’extinction prolongée de l’humanité de Nijima, qui, bien malgré lui, redonne un poids aux exactions en circuit fermé de tout ce petit monde.

Il y a de tout dans les petits riens de Eyes of the Spider, même une scène de fantôme qui préfigure toute l’œuvre horrifique à venir de Kurosawa. Ainsi lorsque Nijima rentre chez lui un soir, sa femme est-elle traumatisée par la vision de sa fille, que nous partageons alors que Nijima l’ignore, la remplace par sa propre projection de culpabilité, du corps drapé du yakuza sur lequel il s’est vengé. Nijima ne lui accorde aucune importance, pas qu’il ne la voit pas mais certainement parce qu’elle s’impose en tous lieux à son regard ; et les apparitions finalement, disparaissent. Kurosawa insère cette scène dans son film sans crier gare, comme si elle était, banale, en accord avec le reste du métrage ; ce qui la rend d’autant plus effrayante.

A y bien regarder, il y a en fait tout Kurosawa dans ce « simple » direct to video à la narration libre. Même le quotidien poli des Nijima anticipe l’implosion de la famille de Tokyo Sonota. Pourtant Eyes of the Spider, jusqu’au bout, s’oppose à son frère de vidéo club. On découvre dans sa conclusion une méchanceté plus retenue qu’on l’imaginait, non pas projetée mais subie. La trace d’une mort personnelle qui se situe en amont de la violence meurtrière, dans le simple fait de l’envisager et non de la mener à terme, porte ouverte sur la fantastique perte de repères de Nijima san.

Diffusé dans le cadre d’une rétrospective consacrée à Kiyoshi Kurosawa lors de la 31ème édition du Festival des 3 Continents (Nantes), Eyes of the Spider, comme Serpent’s Path, est disponible en DVD au Japon, malheureusement sans sous-titres.

Les captures du film proviennent du site http://www.onderhond.com.

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