Far North

Devant la proue d’une embarcation invisible, la fine couche de glace qui recouvre les eaux arctiques se lézarde et se brise, évocatrice de la fêlure qui, dès le début de Far North, menace l’entité, nomade, formée par Saiva et Anja, sa fille adoptive. Le visage de Saiva, son détachement silencieux, dissimulent une force destructrice qui, à défaut de s’incarner explicitement, résonne dans le craquement des glaciers environnants. L’héritage implicite, possible conditionnement, d’une malédiction énoncée par un chaman alors qu’elle n’était qu’une enfant : elle blessera quiconque se rapprochera d’elle. Peut-être est ce par prudence finalement, que cette femme partage l’intimité d’Anja sans la moindre proximité. Un jour, Saiva trouve Loki dans la toundra, en passe de céder à l’assaut du froid. Contre toute attente, elle recueille ce soldat déserteur, réminiscence d’un passé de violences, et siège en devenir d’une dispute tacite entre l’affection des deux femmes.

A la façon de l’excellent Antarctic Journal du coréen Yim Phil-sung, Far North s’ouvre sur un travelling glacial. Si le premier surplombait la pureté de ses paysages depuis l’éloignement d’une caméra aérienne, Asif Kapadia lui, se met d’emblée à hauteur d’homme ; ou, plutôt, de femme. Une proximité contradictoire puisque, dans l’isolement, protecteur et méfiant, qui construit le quotidien d’Anja et Saiva, Far North exprime, au travers des silences et des attitudes, des ellipses et des cadrages, une distance avec et entre les deux femmes. Distance que l’arrivée de Loki, dont le prénom rappelle l’homonyme dieu trublion de la mythologie nordique, ne fera qu’enterriner, catalyseur et non responsable d’une séparation inévitable, l’affirmation féminine l’emportant à son contact sur l’artifice filial.

Mais Far North n’est pas le simple tableau d’amours contrariés et concurrents, potentiel mélodrame arctique. Dans ses décors irréels, contraste saisissant de glace et de terre, parfois coiffés d’aurores boréales, le film trouve matière à développer un surnaturel latent, écho de la malédiction dont Saiva, victime marginalisée, devient l’incarnation. Par réalité ou par choix, nous ne le saurons jamais : le visage lisse de Michelle Yeoh ne statue, pas plus que la mise en scène de Kapadia, sur la véritable nature de Saiva, folle ou démon ; autre point commun entre Far North et le vrai-faux film d’horreur de Yim Phil-sung.

C’est dans cette incertitude que le métrage du réalisateur de The Warrior affirme son identité passionnante. Les flashbacks qui retracent, un peu, l’histoire de Saiva, n’étayent aucune théorie ; si ce n’est que le contact entre les hommes est source de tous les maux. Ingérence du social dans le familial, Loki en est la plus évidente incarnation ; mais tous les contacts de Saiva dans Far North, sont funestes ou de mauvais augure. Pour vivre heureux, l’homme selon Kapadia doit vivre seul. Far North s’emploie alors à mettre en scène cette impossible solitude, même dans le plus hostile des environnements, démonstration par la violence – le film s’échouant même, dans ses derniers instants, sur les rivages de l’horreur pure - de l’humanité pessimiste de Saiva.

Far North parvient ainsi à être à la fois plus et moins que ce qu’il aurait du être, transcendant le mélodrame qu’il restreint avec force symbolique, Loki jouant par exemple le rôle de séparateur dans chaque plan où il cohabite avec les deux femmes. Son époque incertaine, son refus de préciser les personnalités qui côtoient Saiva, la distance étouffée de sa superbe bande son, font de Far North un instant précieux mais quelque peu insaisissable, canevas d’une fable dont il se contente d’évoquer les fondations. Sachant, toutefois, que c’est ainsi que se construit le folklore, il est indéniable que cet objet, doté d’une conscience cinématographique qui sera une force pour aucuns et une faiblesse pour d’autres, est une singulière et envoûtante réussite.

Akatomy | 7.04.2010 | Hors-Asie

Far North est disponible en DVD dans l’hexagone depuis le 6 avril 2010, sous la bannière d’Epicentre Films. Pressage de qualité pour un film proposé uniquement en VO (il n’y a que très peu de dialogues), accompagné d’un superbe making of (52’) .
Remerciements à Alexandra Faussier, Florence Alexandre et Fanny Garancher (Les piquantes).

UK / France | 2007 | Un film d’Asif Kapadia | D’après la nouvelle True North de Sara Maitland | Avec Michelle Yeoh, Michelle Krusiec, Sean Bean, Gary Pillai, Bjarne Østerud, Sven Henriksen
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