Festival du Cinéma Coréen à Paris

Du 27 octobre au 2 novembre 2004, l’Office National du Tourisme Coréen, en partenariat avec le Centre Culturel Coréen organisait le Festival du Cinéma Coréen à Paris. Revenons un instant sur cette manifestation qui, bien que sans surprises pour les lecteurs de Sancho et habitués des festivals, nous permet néanmoins de ne nous pencher sur plus de deux décennies de cinématographie coréenne.

Depuis la rétrospective de Beaubourg en 1993, le cinéma coréen, qui s’est depuis imposé internationalement, a parcouru bien du chemin. L’année 2004 marquant sans conteste en France, une reconnaissance tant de la critique que du public, et ce, dans pratiquement tous les genres : du Grand Prix "polémique" obtenu à Cannes par Old Boy de Park Chan-wook, au polar Memories of Murder primé à Cognac, en passant par le fantastique avec le superbe et stylisé Deux Soeurs de Kim Jee-woon, célébré par à Gérardmer ; sans oublier la consécration faite à l’animation coréenne par le Festival d’Annecy au merveilleux et mystique Oseam.

L’heure est donc aux rétrospectives et hommages qui pleuvent un peu partout en France et à l’étranger, sous l’impulsion d’une Corée dont le système de financement et de soutien au cinéma national, n’est pas sans analogies avec le notre [1]. Régulièrement attaqué par les États-Unis, grands pourfendeurs des exceptions culturelles, et ceci dans le but de dégager le terrain pour y amortir leurs superproductions hollywoodiennes de plus en plus onéreuses, coulées dans le moule de la culture de masse ; le système des quotas [2], en vigueur depuis 1985, a permis de créer les conditions du développement d’un cinéma national. Profitant d’un accord commercial global (BIT) que tentent d’arracher les États-Unis, l’exception culturelle coréenne est remise en question non sans remous : le ministre de la Culture et du Tourisme et cinéaste émérite, Lee Chang-Dong, menaçait il y a peu de démissionner si le système des quotas venait à être aboli. Gageons que si tel était le cas (et il y a malheureusement peu de chances qu’il en soit autrement), la génération d’auteurs qui sévit depuis un peu plus de dix ans, saura se renouveler et conserver le soutien populaire, gage du succès de son industrie.

Mais revenons au Festival qui, dans une ambiance conviviale et festive (un concours étant organisé par ailleurs pour envoyer 4 heureux découvrir le pays du matin calme), célébrait la Corée et son cinéma dans l’un des hauts lieux parisiens des projections asiatiques confidentielles, le Reflet Médicis. Le succès fût dans l’ensemble au rendez-vous, même si la salle, pourtant dotée de 150 place paraissait bien vide lors des projections matinales, ou alors trop exiguë : en témoigne la fille d’attente (un dimanche soir !), pour la projection de My Sassy Girl où, en plus de la communauté coréenne, venait se bousculer les fans de la comédie romantique. Il m’est d’avis qu’un certain nombre d’entre vous sont repartis bredouille, à moins que vous n’ayiez profité de la reprise de Shaft au Champo voisin !

Si comme nous le disions, la sélection ne saurait contenter le lecteur Sanchesque moyen, c’est en grande partie dû au manque de moyen d’une manifestation pourtant non sans ambitions : vous faire apprécier la diversité du cinéma coréen contemporain et au delà, vous donner l’envie d’en visiter la terre ! Pour autant, la sélection n’en est pas mois cohérente et juste, avec quelques bémols. En effet, en plus de refléter la diversité bien réelle des genres et des styles, elle n’omet pas de prendre en compte l’accession d’une génération d’auteurs (méconnus ou à la mode) à la maturité, sans oublier la filiation essentielle provenant d’une génération vieillissante mais encore bien active, représentée entre autres par Im Kwon-taek.

Avec La Chanteuse de Pansori (1993), drame nostalgique et dépouillé, qui voit un homme rechercher sa soeur et se souvenir de leur enfance, alors que leur père les formait à l’art du chant traditionnel coréen, le Pansori, Im Kwon-taek revisite l’histoire douloureuse de son pays depuis l’occupation japonaise. Le film marquant par ailleurs une véritable révolution dans la fréquentation des productions coréennes nationales, (le film battant au passage le Jurassic Park de Spielberg) dont l’audience ne cessera d’augmenter.

Autre œuvre du maître décidément à l’honneur, et exaltant l’art traditionnel du Pansori, Le chant de la fidèle Chunhyang (2000) nous émeut par la pureté de ces visages de femmes, servis par de magnifiques paysages superbement éclairés, rendant toute sa poésie à ce drame historique. A noter qu’il sera le premier film Coréen présenté en compétition officielle à Cannes. Même si sa mise en scène reste somme toute classique, elle n’en atteint pas moins une vérité et une beauté onirique, illustrant à merveille les racines culturelle et historique de la Corée, sans tomber dans l’écueil du larmoyant, ni du folklore. Complétant cette sélection, Ivre de femmes et de peinture (2002), dernier opus du réalisateur sorti en salles, en attendant la sortie prévue en décembre de Lowlife (Haryu insaeng, 2004), décevant aux dires des derniers échos festivaliers. Admirablement servi par Choi Min-sik, le réalisateur brosse un portrait touchant d’un artiste (le peintre Ohwon) qui va au bout de sa démarche, refusant tout compromis. Fresque picturale, cette ode à la beauté de la peinture coréenne et à l’exaltation de la vie, consacre une fois de plus la maîtrise et la sensibilité du maître.

Si la génération d’Im Kwon-taek méritait bien une telle attention, la surprise est venue du méconnu Yi Du-yong (ou Lee Doo-yong), qui a plus de 60 ans à pourtant réalisé plus de 50 films. Les Enuques (Naeshi, 1986) dont l’adaptation par un grand absent de cette rétrospective, le grand Shin Sang-ok, fût faite en 68 (voir l’article de Takeuchi), puis agrémentée d’une suite en 69, fût l’une des découvertes, sans oublier le drame historique Histoire cruelle des femmes, le rouet (1983). Ces deux classiques, pourtant méconnus, sont les œuvres les plus anciennes parmi les films sélectionnés. Esthétiquement élaborés, tant au niveau du scénario que de la mise en scène, malgré un évident manque de moyen, ils démontrent néanmoins une caractéristique du cinéma Coréen qui oeuvre à l’introspection de son histoire douloureuse. Même si dans Les Eunuques on est parfois aux limites du folklore, avec une succession de plans "carte postale" du palais impérial ; sans oublier les rituels traditionnels et les couleurs chatoyantes des robes des courtisanes, qui ravivent le patrimoine culturel coréen. Mais au-delà de la thématique historique, située pour la plupart au cours de la dynastie Yi (1392-1910), ce qui préoccupe le réalisateur, c’est autant la restitution par un réalisme parfois cruel (le destin des eunuques, le viol et l’existence tragique de Killye) de la vie de cette époque, que d’imposer ses préoccupations sociales et politiques, au travers de la critique du pouvoir, dans Les Enuques d’une part, et la dénonciation de la condition de la femme coréenne, soumise à la coutume confucianiste et vouées au sacrifice, d’autre part. Dans Le Rouet, la femme se sacrifie à la place du mari impuissant. Aussi dans ces deux oeuvres, la femme n’a que pour fonction sociale, d’assurer la descendance masculine, du peuple à la royauté.

Suite à la libéralisation de la production en 1985, et à l’assouplissement d’une censure encore tenace (voir l’épisode du récent Lies de Jang Sun-woo), émergent une nouvelle génération formée au court-métrage et à la télévision, et ayant étudié à l’étranger (aux États-Unis mais aussi en France). Le réel essor de ce renouveau ayant lieu au début des années 90. Même si le succès public est souvent le fruit de l’imitation de modèles occidentaux, avec le blockbuster Shiri, le cinéma d’auteur fourbit ses armes et s’affirme grâce à des figures comme Jang Sun-woo qui aurait largement mérité de figurer au panorama de cette rétro, aux côté d’un Kim Ki-Duk dont les trois films présentés (bien que mérités) apparaissent bien redondants au vu du battage médiatique déjà à l’œuvre depuis quelques années. Jang Sun-woo ayant débuté la réalisation en 1986 en est quand même à plus d’une dizaine de long-métrages et demeure l’un des réalisateurs les plus respectés (et controversés) dans son pays ... ouvrez les yeux messieurs les programmateurs !

Issue du second baby-boom après la guerre de Corée, cette génération est aussi celle qui, pour la première fois dans l’histoire du pays, n’a pas connu la pauvreté. Première génération-télé, ces nantis qui peuvent penser la culture, hors de toute contingence, ont vécu dans l’espoir de l’abondance tout en faisant l’expérience d’un monde faussé par le régime militaire et la corruption politique. Aussi bien qu’une partie des réalisateurs attirés par les modèles occidentaux ont succombé aux imitations hollywoodiennes, il reste tout un pan du cinéma, allant du cinéma d’auteur au cinéma de genre, qui a su, face à la mondialisation, puiser dans les racines de son histoire contemporaine et préserver son originalité et sa spécificité.

Illustrant ces nouvelles préoccupations et s’inscrivant dans la veine d’un esprit contestataire hérité des générations précédentes, un certain nombre d’auteurs affrontent sans détours les pages sombres de l’histoire politique contemporaine. Park Chan-Wook avec JSA (2000) pour le plus connu, et son quasi homonyme Park Chong-Won, pour le moins illustre, avec Notre héros défiguré (1992) en sont une bonne illustration.

Chez le premier, l’impertinente analyse des rapports entre les deux Corées est traité par le prisme de l’absurde banalité d’un concours de circonstance. A l’aide d’une mise en scène d’une rare efficacité, alternant flash-backs nous plongeant dans l’intrigue policière, en passant par le drame réaliste, le réalisateur parvient à trouver le ton juste, non sans y injecter fantaisie, humour et légèreté. Il met ainsi à nu l’absurdité d’une situation politique apparemment inextricable. Quand à Park Chong-Won, au style moins virtuose et plus sobre, utilisant la forme du récit de jeunesse et le thème de l’amitié virile, il fait une critique dérangeante de l’acquisition du pouvoir par la manipulation et la corruption dans la Corée d’après-guerre. On pourrait aussi y rattacher Coast Guard (2002) de Kim Ki-Duk, présenté au côté de L’île (2000) et de Printemps, été, automne, hiver... et printemps (2003), qui, par son antimilitarisme violent démontre une conscience aiguë de cette situation politique. Mais chez Kim Ki-duk, souvent à contre-courant, le traitement du sujet, bien qu’ancré dans la réalité coréenne, se concentre sur le basculement dans la folie de son personnage principal, au travers d’une relation tourmentée. Tout comme Stanley Kubrick dans Full Metal Jacket, il atteint ainsi davantage à l’universalité, qu’au message politique attendu, renforçant d’autant l’impact de son discours. Film tout aussi personnel, tourné en souvenir de son père mort alors qu’il étudiait aux États-Unis, Ce printemps dans mon pays natal (1998) de Lee Kwang-mo, qui mit treize ans pour le réaliser, se situe pendant la guerre de Corée. Filmé en longs plans-séquences à angles fixes, le récit est vécu à travers les yeux de deux adolescents. Émouvant et très abouti, il nous interroge sur la vulnérabilité de la vie en temps de guerre, laissant entrevoir les changements en cours à cette époque.

Dans la veine du cinéma d’auteur dont Kim Ki-Duk semble porter l’étendard, le cinéaste-ministre Lee Chang-dong avec Peppermint Candy (2000) aborde lui aussi l’histoire contemporaine avec gravité et profondeur (la Corée de 1979 à 1999). Alors qu’avec son long-métrage Oasis (2002), acclamé par la critique, il signe une sorte de brûlot contre la répression du désir érotique par la société. Dans une veine plus intellectuelle, les histoires délicieusement insignifiantes d’Hong Sang-soo, dont la récente trilogie de ses premiers films vient d’être gratifiée d’une édition DVD (coffret CTV), traite du désir et de l’incommunicabilité entre les êtres. D’une évidente filiation avec la nouvelle vague française (l’un de ses livre de chevet étant les Notes sur le cinématographe de Robert Bresson), Le pouvoir de la province de Kangwon (1998) et La vierge mise à nue par ses prétendants (2000), tous deux présentés, illustrent une construction hypnotique et curieuse, parsemée de plans à la discontinuité heurtée mais étrangement fluide.

Soucieux de contenter le cinéphile au sens le plus large, le festival aurait été bien amputé sans le genre en vogue et délicieusement charmant de la comédie romantique. Deux réussites, My Sassy Girl (2001) de Gwak Jae-Yong, incroyable succès populaire (plus de 5 millions d’entrée en Corée), et la comédie romantique Il Mare (2000) de Lee Hyeong-Seung, qui ont par ailleurs séduit notre Akatomy pourtant peu adepte du genre ! Le premier, basé sur une histoire véridique et révélée sous forme de roman sur Internet par Kim Ho-sik, décrit les relations d’un jeune lycéen avec son exubérante et fantasque compagne de classe. Le film passe habilement du comique décrivant l’absurdité des relations entre Kyung-woo et la Sassy girl, au mélodrame sensible révélant la fragilité et la maturité naissante des personnages. Comme souvent, la réussite tient au traitement et au fait que le film joue habilement à la frontière des genres. Il Mare, sous son aspect quelque peu fleur bleue, n’est pas exempt de qualités. Une réalisation soignée d’une splendide beauté visuelle, accompagné d’un scénario plein de subtilités, sans oublier la belle Jeon Ji-Hyeon (My Sassy Girl), en font déjà un classique du genre.

Ce Panorama serait incomplet sans le polar coréen et l’animation. En la matière, le premier est représenté par le brillant Memories of Murder (2003), où suspense et fantastique se rejoignent, baignant le film dans une étrange et macabre lumière. Déjouant nos craintes (au vu du scénario on aurait pu croire à un Seven coréen), à l’aide d’une approche ironique et violente de la réalité Coréenne, Bong Joon-ho se révèle, après Barking Dogs Never Bite (2000) comme un auteur complet. Côté animation, Mari Iyagi (2002) vient confirmer la santé et l’originalité de l’animation coréenne qui a si bien su se démarquer de son voisin nippon. Pour son premier long-métrage, Lee Sung-gang à opté pour la douceur des tons pastels, mélangeant adroitement images en 2D et 3D, le tout servi par la musique du célèbre compositeur Lee Byeong-woo. Histoire universelle et évocation nostalgique, ce conte poétique au rythme contemplatif augure de nombreux succès à venir.

Si l’on peut émettre un regret de taille, compte tenu des efforts faits dans la diversité des choix et des styles, c’est l’absence totale du cinéma horrifique et fantastique qui n’a pourtant pas démérité comme le prouve le récent Deux Soeurs d’un autre absent, Kim Jee-woon ; sans compter l’émergence d’un cinéma underground (mais là ça devient un peu trop pointu) avec Nam Ki-Woog et son moyen-métrage Teenage Hooker Became a Killing Machine in Daehakroh (2000), déjà culte. Certes on ne peut pas trop en demander ; il faut quand même en garder pour les années à venir (souhaitons-le), à moins que l’initiative ne demeure une énième manifestation éphémère.

A l’heure où la Cinémathèque Française projète d’organiser une grande rétrospective sur le cinéma coréen, serait-ce en effet le début du déclin ? A voir l’enthousiasme récent pour le cinéma Thaï (les modes c’est comme les trains, ça passe et ça repasse), parions qu’il reste encore de nombreux trésors à redécouvrir.

Dimitri Ianni | 16.11.2004 | Corée du Sud

Un grand merci à Monsieur Jay Park pour son accueil.

[1A l’instar de la France avec le CNC, la Corée possède la KOFIC (Korean Film Commission) fondée en 1973, qui sélectionne, organise et finance une quinzaine de projets par an.

[2La loi sur les quotas de diffusion, oblige les salles à diffuser des films coréens pendant au moins 126 à 146 jours par an, en fonction du nombre de sorties.

Du 27 octobre au 2 novembre 2004 à Paris.
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