Fine, Totally Fine

Une librairie est un endroit où les histoires se rencontrent, où elles trouvent un public et un œil attentif. Il y est de bon ton d’y découvrir, dans Fine, Totally Fine, celles de Teruo, Hisanobu et Akari, séparées et communes à la fois, alors que d’ordinaire, personne ne se serait donner la peine de les coucher sur papier, ou d’y laisser trainer le regard. Cette librairie, c’est celle du père de Teruo, grand enfant presque trentenaire et peu accompli, tout juste porté par un rêve inhabituel : concevoir la première maison hantée hardcore du Japon, et gagner sa croûte en faisant peur aux gens. Ce qu’il fait sans cesse, à défaut de fournir le moindre effort pour concrétiser son projet, usant la patience de son ami d’enfance Hisanobu. Ce dernier, chef du personnel dans un hôpital, recrute la maladroite Akari, véritable catastrophe ambulante, artiste discrète qui se plaît à contempler les marginaux – et notamment une SDF qui crée des statues à base de détritus – pour trouver l’inspiration. Rapidement exclue de l’établissement, Akari tombe à pic pour assister Teruo dans la librairie que son père, en pleine errance émotionnelle, lui abandonne du jour au lendemain.

Premier long métrage de l’auteur Yosuke Fujita, Fine, Totally Fine est une œuvre atypique, y compris dans le paysage cinématographique nippon ; esquisse de comédie romantique, à la fois subtile et grasse, simplifiée tel le chameau dessiné par Teruo à l’issue du film pour en évoquer les contours et caractéristiques sans les appuyer. Fine, Totally Fine est une ode au quotidien hébété de ses héros simplets, de laquelle toute emphase est absente. Instant cinématographique total, sans origine ni objectif véritables, c’est un film qui se fait fort d’exclure historicité et contexte chez ses protagonistes, pour susciter l’émotion de la simple appréciation, tendre et délicate, de l’existence dénuée de tout accomplissement. Heureux les simples d’esprit.

Simple d’esprit, il ne fait aucun doute que Teruo l’est. Fujita a fait le bon choix en retenant YoshiYoshi Arakawa pour incarner ce trentenaire infantile, dont la chambre est remplie de créations propres à susciter l’effroi, qui portent autant de versions miniatures de son visage bêta. Le comédien, second rôle omniprésent de l’humour japonais contemporain, incarne toute la restreinte paradoxale dont Fujita fait part dans le déploiement de sa verve singulière : lunaire et vulgaire à la fois, tour à tour benêt, amoureux, méchant, sans jamais changer d’expression. Cette constance fascinante, Fine, Totally Fine la décline à tous les niveaux et surtout dans sa réalisation. Sans le moindre heurt, jouant de plans d’ensembles plutôt que de champ / contre champ et autres effets de montages à même de créer un rythme artificiel, Fujita nous berce dans un certaine léthargie. Il prend plus de la moitié du métrage pour préciser son propos – l’amour concurrent que Teruo et Hisanobu portent à Akari -, consacre l’autre à le regarder s’étioler dans le plus grand désintéressement, désarmant naturel, de la jeune femme.

Akari, craquante Kimura Yoshino, tout aussi seule et marginale que ses compagnons d’infortune, se hisse pourtant au-dessus d’eux par son aptitude à déceler la beauté chez les autres exclus, premier pas vers l’appréciation personnelle nécessaire à sa prise de confiance. Le fait que son amour s’exprime, en quelques gestes et sans la moindre déclaration, pour un homme au visage marqué (« l’homme au visage rouge ») qui se consacre à la restauration d’œuvres brisées, est un symbole de consolidation mutuelle que Fujita construit avec beaucoup de délicatesse, sans jamais évincer Teruo et Hisanobu, ou même railler leur inconsistance. Tout dans Fine, Totally Fine se construit ainsi, en un mot tout au plus, comme le récit du voyage du père de Teruo, rapporté au travers de cartes postales ne comportant jamais plus d’une émotion, sans sujet ni objet. Le reste du travail, c’est le spectateur qui le fait.

Et c’est un jeu auquel on se prête bien volontiers, ému, amusé, choqué par les tressautements du film, gags dont on décide seul de la portée ou de l’ampleur, et même de la nature humoristique. Quoiqu’il arrive, ce sera bien, parfaitement bien, aux yeux de Yosuke Fujita ; tant que l’on est à même d’apprécier le parcours inachevé de Teruo et Hisanobu. Dans les dernières images du film, nos deux amis ont évolué, un peu ; Hisanobu se préoccupe moins des autres et commence à s’intéresser à lui-même, tandis que Teruo lui, n’est plus engoncé dans sa propre représentation – ainsi que l’illustre, on y revient, son fabuleux croquis d’un chameau. Teruo et Hisanobu s’ouvrent au monde ; et quel meilleur moyen pour s’y ouvrir que de le parcourir un peu ? Les dernières vignettes du film toutefois, instantanés de leur séjour dans le Kanto ancestral, rappellent sans le moindre jugement leur inexorable différence ; celle-la même qui fait de Fine, Totally Fine – dont le titre résonne tel un mantra de contentement persuasif - un merveilleux canevas d’anecdotes éphémères, apologie du non-exceptionnel au travers d’un trio d’exception.

Akatomy | 27.04.2010 | Japon

Fine, Totally Fine est notamment disponible en DVD zone 2 UK, sous-titré anglais, chez Third Window Films.

aka 全然大丈夫 | Japon | 2008 | Un film de Yosuke Fujita | Avec YoshiYoshi Arakawa, Yoshino Kimura, Yoshinori Okada, Naoki Tanaka, Kitaro, Seminosuke Murasugi, Ichiro Ogura, Toshie Negishi
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