Fred Avril

Malgré deux albums (That Horse Must Be Starving et Be Yourself) sortis sur le label feu F Communications dont je n’ai cessé de vanter l’excellence sur le site Sancho does F Communications, il aura fallu attendre que Fred Avril compose la bande originale d’un film de Johnnie To pour que l’on se rencontre enfin. Ironie du sort ?

Sancho : La bande originale de Sparrow est signée Xavier Jamaux & Fred Avril. Comment vous êtes-vous partagé le travail ?

Fred Avril : Je me suis chargé de la production, c’est-à-dire que je tenais la souris, et Xavier intervenait en direction artistique tout en restant toujours très ouvert, notamment sur les références, les inspirations... La plupart du temps, il arrivait avec des thèmes qu’il avait composés, simples mais intéressants, et je m’occupais de les transformer, de les changer de tonalité, histoire que ça sonne bien. J’ai également travaillé seul sur certaines scènes comme celle des parapluies.

Une scène remarquable qui s’appuie sur un gros travail de réalisation/montage. On y reviendra. En 2007, vous aviez déjà travaillé pour Johnnie To sur Mad Detective ; comment un réalisateur hong-kongais se retrouve à contacter des artistes électroniques français pour qu’ils s’occupent de la bande originale de son prochain long-métrage ?

De nos jours, les miracles sont l’oeuvre des boîtes de production, tu sais... Il n’y a rien d’innocent là-dedans. Mais Johnnie To avait bien aimé ce qu’on avait fait sur Mad Detective, donc il nous a contacté pour le suivant. À l’époque, j’avais collaboré avec Xavier sur trois morceaux et il avait repris une de mes compositions pour une scène d’amour sur laquelle il était resté bloqué. C’était génial de travailler ensemble.

Quelle a été ton approche sur Sparrow une fois que vous avez reçu les images, sachant qu’elles n’étaient probablement pas sous-titrées, ce qui n’a pas dû faciliter votre compréhension de l’intrigue ?

Il y avait un sous-titrage anglais approximatif, mais le montage n’était pas définitif et il n’y avait pas de son ; l’intégralité de la bande originale a été réalisée sur un film muet. Johnnie To sonorise ses films après le tournage, en postsynchro, façon Nouvelle Vague. Il est féru de cinéma français. D’ailleurs, il travaille sur un remake du Cercle Rouge. Quoi qu’il en soit, sur Sparrow, on a commencé par s’inspirer de L’Affaire Thomas Crown. J’adore cette bande originale.

C’est vrai qu’on sent l’influence de Michel Legrand...

Complètement. Tu sais pourquoi ? Parce qu’il y a des flûtes dont la panoramique est exactement la même que sur L’Affaire Thomas Crown, avec une note à gauche et son écho à droite. Sinon, il n’y a pas vraiment de similitudes harmoniques...

Pourtant, on sent une similitude dans la couleur musicale. Comme une référence inconsciente que le public perçoit sans pour autant l’identifier.

C’est à cause de cette flûte que tu entends lorsque le moineau entre dans le champ. Dans l’absolu, ça n’est rien du tout, mais ça place l’ensemble. Ensuite, tout dépend de ce que tu fais de ce placement. S’il s’agit simplement de copier Michel Legrand, ça n’a aucun intérêt.

Est-ce que la production t’a laissé libre ou est-ce qu’elle t’a donné des lignes directrices ?

Tu plaisantes ? Ils n’en ont pas eu le temps : on avait moins de deux mois pour boucler le projet. À la fin, on ne dormait plus...

Ce ne sont pas eux qui t’ont aiguillé sur le jazz ?

Non, ils m’ont juste donné quelques références : L’Affaire Thomas Crown, Henry Mancini... Initialement, il n’y avait que quelques scènes comportant de la musique, or quand nous avons reçu le premier montage, il y avait de la musique partout ! Cinquante minutes de musique. C’était génial. Un terrain d’expression dément.

D’autant que certaines scènes s’y prêtent vraiment. La rencontre de chaque protagoniste avec l’héroïne, la scène de l’ascenseur, la scène de la voiture... Et bien sûr, la scène finale : neuf minutes où vous êtes très bien servis par l’image, mais sans dialogues, sur cette durée, le public allait forcément être attentif à la musique donc il ne fallait pas vous planter.

C’était une grande responsabilité.

Si ça n’était pas à la hauteur, le public allait focaliser dessus, mais si vous serviez bien l’image...

Je te rassure, je n’ai pas pensé une seule seconde que ça n’allait pas être à la hauteur (rires), mais c’est vrai qu’on a beaucoup travaillé sur cette séquence.

Sur cette scène des parapluies, il fallait gérer correctement la montée... Il faudrait que je la vois sans la musique pour me rendre compte si elle peut déjà fonctionner uniquement sur les images.

Je l’ai regardée plusieurs fois. Initialement, j’avais seulement mis de la pluie ; c’est ce que l’on entend au début de la scène. Je voulais essayer quelque chose qui se serait basé sur des bruits de pluie, avec une enveloppe de volume inversée... Il y en aurait eu de plus en plus, avec des battements, du rumble... Mais sur la longueur, ça devenait ennuyeux. Et finalement, en voyant ce plan sur les parapluies, on a pensé aux Parapluies de Cherbourg, ce qui nous a dirigé vers quelque chose de plus jazz, rétro-chic...

Qu’en a pensé la production ?

Au début, ils étaient très contents, mais quand le film est passé à Berlin, ils se sont rendus compte que l’on parlait plus de la musique que du film...

Pourtant les deux se complètent bien.

Globalement, ils étaient satisfaits. Il y a juste une scène que l’on avait interprétée jazz "à la papa", avec un tempo qui ralentissait, parce que je la voyais sensuelle, or Johnnie To voulait la jouer second degré, donc on l’a repris et ça fonctionne finalement très bien. C’était une très bonne idée.

J’ai également relevé l’influence de John Barry sur les arrangements de cordes...

J’adore.

Et celle d’Ennio Morricone, d’autant plus appuyée par les références visuelles.

Tout à fait. J’adore Ennio Morricone. Au-delà de la composition, Morricone, c’est un principe. Par exemple, sur le thème de Metti Una Sera A Cena, tu as trois notes qui se déplacent dans le temps. Un aller-retour permanent entre les notes qui fait que le temps tombe à chaque fois sur une note différente alors qu’il n’y en a que trois. (...) Or souvent, pour que le public se souvienne de la musique d’un film, que ça lui évoque l’atmosphère de la projection auquel il a assisté, que ça s’accroche dans son esprit, il suffit de trois notes. C’est ce qu’affirme Morricone. Tu te dis que le mec n’a pas fait toute sa carrière sur trois notes... Et si ! Il a composé près de 200 bandes originales et beaucoup sont apparemment basées sur ce principe. C’est génial. C’est fantastique. Morricone, c’est la simplicité de la mélodie alliée à la richesse de l’arrangement. J’adore ça... C’est la richesse pour tous. C’est communiste. C’est un concept de gauche. J’aime bien. (rires) C’est la richesse accessible à tous, parce que les uniques variations, simples en apparence, se basent en réalité sur un tas d’accords qui leur donnent toute cette ampleur. Une note dépend toujours de l’accord sur lequel elle est posée. (...)

Une dernière question sur Sparrow : si vous n’aviez pas été contacté pour composer cette bande originale, qui aurait pu s’en charger d’après toi ?

Franchement, je n’en sais rien. Peut-être David Holmes, qui a travaillé avec Soderbergh. Les compositeurs dont les productions sonnent comme celles des sixties sont rares aujourd’hui... Éventuellement Jean-Michel Bernard, qui collabore régulièrement avec Michel Gondry, mais le résultat aurait été très différent. Dernièrement, il a composé la bande originale de Ca$h et même si le film a été très mal présenté/vendu, il comporte des morceaux avec de superbes arrangements de cuivres. Sur Sparrow, je suis fier d’avoir réussi à intégrer les sonorités asiatiques dans une atmosphère jazz... Un peu comme Danube Incident de Lalo Schiffrin qui avait été utilisé par Portishead. J’aime ce mélange d’éléments différents.

Et ça se sent dans ta musique.

Je crois que je suis bon pour ça et je pense qu’on a vraiment travaillé sur l’intégration des sons, pour qu’ils soient servis par leur association.

J-Me | 27.02.2009 | Hong Kong, Rencontres

La bande originale de Sparrow est sortie sur le label Naïve. Elle est donc disponible dans les bacs et sur vos plates-formes de téléchargement favorites.

"Morricone, c’est la simplicité de la mélodie alliée à la richesse de l’arrangement. (...) C’est la richesse pour tous. C’est communiste. C’est un concept de gauche."
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